Lettre ouverte à l’Aikikai

Cet article a été initialement publié dans le magazine - Karate Bushido N°231 - de janvier 1996.

Pour Philippe Voarino, élève de Maître Saito, l'enseignement de l'Aïkikai est celui codifié par le Doshu, Kisshomaru Ueshiba, fils du Fondateur. O Sensei Ueshiba, lui, enseignait à Iwama un art comprenant 3 éléments : l'Aïki-ken (sabre), l'Aïki-jo (bâton) et le Tai-Jutsu (technique à mains nues). L'Aïkido enseigné par l'Aïkikai serait donc un Aïkido amputé

Un journaliste italien, dans le numéro d'automne 1990 de la revue Aiko, demandait à Maître Saito quel genre d'homme était O Sensei. La réponse fut merveilleusement japonaise :

Je dirais en un mot que Morihei Ueshiba était tout l'opposé de Kisshomaru. C'était son contraire en quelque sorte. Voyez-vous, Kisshomaru a eu le mérite de développer considérablement l'Aikikai, mais si O Sensei s'en était occupé, l'association aurait fait faillite en trois jours.

Note: l'Aikikai une question de mot
Le terme «Aiki-Kai», qui peut se traduire par «Association d'Aiki», désigne l'organisme créé en 1948 à Tokyo pour diffuser l'art créé par Morihei Ueshiba : l'Aikido. Cette organisme fut placé sous la direction de Kisshomaru Ueshiba, le fils du fondateur. Avec les années, l'Aiki-Kai a développé une forme particulière d'Aikido appelée aujourd'hui «style Aiki-Kai» et définie comme étant la forme «officielle» de l'Aikido. Dans la terminologie la plus répandue parmi les aikidoka, l'expression «O Sensei» désigne Morihei Ueshiba. «Doshu» désigne son fils Kisshomaru et «Waka Sensei» désigne Moriteru Ueshiba, fils de Kisshomaru et petit-fils de Morihei.

Chaque homme trouve sa place dans la sage organisation du monde. Il revenait à O Sensei de créer l'Aïkido. il revenait à son fils Kisshomaru de gérer efficacement la structure nécessaire à la diffusion de l'Aikido au-delà des frontières du Japon.

Tout était bien ainsi. Mais qu'O Sensei se mêlât d'administration, ou que le Doshu s'occupât de technique, il ne pouvait en être question sans que l'ordre naturel des choses fût rompu. Les hommes ont des qualités naturelles différentes qui les destinent à une voie plutôt qu'à une autre. Ce n'est faire injure à personne que de rappeler cette réalité.

En 1932, quand Kisshomaru Ueshiba avait une douzaine d'années et qu'O Sensei s'interrogeait sur l'avenir de son école. il adopta Kiyoshi Nakakura, l'un des plus grands kendokas du Japon, et lui donna le nom de Morihiro Ueshiha. Mori, en japonais, a le sens de protéger, garder. Il est vraisemblable qu'O Sensei voyait en lui le futur dai de l'Aikido. Mais Nakakura déclina cette offre au bout de quelques années, retourna au Kendo qui était sa voie, et devint un maître incontesté de cette discipline. Bien plus tard, dans les années 50, 0 Sensei confia à son fils Kisshomaru la responsabilité de la gestion de l'Aïkikai. Mais dans le même temps, il changea le prénom de maître Saito en Morihiro, lui décerna le 8ème dan, et le désigna gardien à vie de l'enceinte sacrée d'Iwama où est protégé l'Aïkido.

Aïkido primitif et Aïkido évolué

A Kisshomaru Ueshiha, héritier du nom, revenait donc la direction administrative de l'école, et à Morihiro Saito la garde de la technique. Kisshomaru était incontestablement l'homme qui convenait à la tête de l'Aïkikai. Si l'association est aujourd'hui la référence internationale de l'Aïkido, c'est en effet à lui qu'elle le doit. Il s'est acquitté de sa tâche avec talent. Et Maître Tadashi Abe, qui connaissait bien son monde, avait coutume de dire, dans son français lapidaire : «Kisshomaru, bon fonctionnaire!»

Mais pour parvenir au succès, il n'a pu faire autrement que d'imprimer sa propre marque à la technique. Il est entré ainsi dans un domaine qui ne lui était pas destiné. Et depuis quarante ans, bien que l'Aïkikai brandisse comme un étendard l'Aïkido d'O Sensei, il propage en réalité l'Aikido du Doshu. Cette affirmation peut surprendre, mais elle n'est pas gratuite. Elle vient même de recevoir une confirmation tout à fait officielle de Moriteru Ueshiha, petit-fils du Fondateur, et successeur de Kisshomaru à la direction de l'Aïkikai, dans une interview donnée en mars 1995 au magazine Budo. L'actuel Doshu, son père, écrit :

Ce qui était à l'origine (l'Art créé par le fondateur) dur, cassant, a été lissé et arrondi en techniques plus sphériques.

Et Moriteru confirme :

L'enseignement que je transmets est celui codifié par le Doshu dans les années 50. (...) O Sensei travaillait des formes très directes, telles qu'il les avait apprises. Ce travail très direct, peut-être plus cassant, correspondait à l'Aïkido d'une époque et à son évolution personnelle. Au fil du temps, les techniques se sont arrondies, avec le moins de heurts possible.

Le credo de l'Aïkikai est donc désormais affiché, et l'on ne peut pas être accusé de lire entre les lignes : il y avait un Aïkido primitif, heurté, brutal et peu original - l'Aïkido du Fondateur O Sensei - et il y a maintenant un Aïkido évolué, élaboré, aux techniques rondes et bien finies, l'Aïkido de l'Aïkikai, «la forme classique de l'Aïkido» selon Moriteru.

L'Aïkido unique celui du maître

Jamais je n'aurais rendu publiques certaines vérités si Moriteru Ueshiha, Directeur de l'Aïkikai et figure emblématique de l'Aïkido mondial, n'avait officiellement porté un tel jugement sur l'Aïkido du Fondateur, son grand-père.

Il revenait certainement à d'autres, à mes maîtres, de réagir à ces propos. Ils ne le feront pas. Ils ne le peuvent pas en vertu du serment de fidélité qui les lie à la famille Ueshiha, et par conséquent à l'Aikikai. Waka Sensei, c'est à vous que je choisis de m'adresser. Pas à l'individu bien sûr, mais au symbole, au représentant d'une idée de l'Aïkido qui fait aujourd'hui son chemin dans le monde, et qui voudrait que l'Aïkido évolue avec le temps. Je défends précisément l'idée opposée : l'idée qu'il y a un Aïkido et que tout le reste n'est pas de l'Aïkido, tout simplement.

Cet Aïkido unique a été mis au point par un homme exceptionnel, O Sensei, au terme d'une longue vie d'efforts constamment dirigés vers le même but. Cet Aïkido est Un parce que les principes qui le fondent sont les mêmes principes qui oeuvrent dans l'Univers. Or, tout principe est intangible. Ce point doit absolument être clair. Personne, quel que soit son nom ou son statut, ne peut faire en sorte que la somme des angles d'un triangle ne soit pas égale à 180°. De toute éternité, la somme des angles d'un triangle est égale à 180°, et pour l'éternité elle le demeure. C'est cela un principe. 180°, c'est la ligne droite, le chemin le plus direct, et ce n'est pas par hasard qu'en Aïkido, irimi - l'entrée qui doit avoir, selon 0 Sensei, «l'énergie d'un trait de lumière» - repose sur hanmi, la position triangulaire des pieds.

Une discipline fondée sur des principes immuables

L'Aïkido de Morihei Ueshiba est construit sur de tels principes. C'est pour cela qu'il est l'Univers, c'est pour cela qu'il est immuable. Bien sûr, l'Univers est dynamique. Qui songerait à contester que ses formes changent sans cesse ? Mais cette révolution permanente des formes est organisée autour de principes invariables.

Des composants de l'Univers aussi différents qu'un homme, un escargot et une fleur de tournesol, possèdent néanmoins un facteur d'organisation commun : la spirale logarithmique de valeur 0,618 qui règle à la fois la croissance des spires de l'ADN, la formation de la coquille d'escargot, et l'enroulement des graines du tournesol. Il en va de même en Aïkido. Il y a dix mille individus, il y a dix mille shiho nage différents, parce que tous les individus sont différents. Certes, mais chacun de ces dix mille doit respecter la spirale logarithmique dans l'exécution du mouvement. Sans quoi il n'y a pas de shiho nage, sans quoi pas d'Aïkido. Cette constante ne peut pas varier. elle ne peut pas changer, parce que c'est un principe. C'est cela l'Aïkido, et c'est pour cela que l'Aïkido ne peut pas évoluer. Qu'il soit modifié, fut-ce d'un iota, signifierait qu'il n'a jamais été l'expression de principes éternels.

L'Aïkido d'O Sensei est l'Aïkido pour les siècles des siècles, et l'Aïkikai n'y peut rien changer.

Le travail des armes

Vous déclarez :

... le travail des armes a en effet évolué. A l'Aikikai, l'étude des armes est comprise comme une étude de défense à mains nues contre un partenaire armé d'un ken ou d'un jo.

Permettez-moi de rappeler que cette étude porte en Aïkido le nom de tachi dori et jo dori, et qu'elle s'apparente davantage aux techniques à mains nues qu'aux techniques d'armes. Elle ne peut pas en tout cas être confondue avec l'enseignement de l'Aiki-ken et de l'Aiki-jo.

Que l'Aikikai comprenne le travail des armes comme une étude à mains nues contre un ken ou un jo signifie simplement que l'Aïkikai a opéré à cet égard un glissement de sens.
L'Aïkikai a réduit toute la richesse technique et pédagogique du travail des armes aux seuls tachi dori et jo dori. C'est un peu comme si l'on supprimait deux cordes à un violon, et que l'on dise au musicien : «Vous jouerez, aussi bien avec les deux cordes qui restent.» Mais vous allez ensuite au bout de votre pensée en ajoutant :

L'enseignement des armes en tant que tel n'à pas de place, et on peut dire qu'il n'est pas pris en compte, à l'Aikikai, car on peut considérer par exemple que le travail des armes pratiqué à deux n'est plus de l'Aïkido.

Donc on peut considérer par exemple qu'O Sensei Morihei Ueshiba, Fondateur de l'Aïkido, lorsqu'il pratiquait les armes à deux, ne faisait pas de l'Aïkido. Que faisait-il alors s'il vous plaît ? Du Kendo ? Du Jodo ? Non Jeune Maître, il faisait de l'Aïki-ken et de I'Aiki-jo. O Sensei faisait de l'Aïkido qu'il ait ou non une arme dans les mains, et que son adversaire en ait une ou n'en ait pas. Voyez-vous, je dois confesser une erreur que vous me permettez de comprendre aujourd'hui.

Croyances et lacunes de l'Aïkikai

L'Aikikai a toujours refusé de reconnaître comme venant d'O Sensei l'enseignement de l'Aïki-ken et de l'Aïki-jo transmis par maître Saito. Et j'ai cru longtemps que c'était la conséquence d'un simple calcul politique. Puisque personne au Hombu Dojo n'est en mesure d'enseigner l'Aïki-ken et l'Aiki-jo, il est évident qu'une telle reconnaissance aurait mis l'Aïkikai dans une situation embarrassante. Eh bien je m'étais trompé. J'avais prêté à l'Aïkikai un cynisme politique qu'il n'a pas, et je m'en excuse ici. J'ai compris aujourd'hui que l'Aïkikai est parfaitement sincère. Si l'Aïkikai ne reconnaît pas l'enseignement des armes, ce n'est pas en effet par calcul. C'est simplement parce que l'Aïkikai ignore tout de l'Aiki-ken et de l'Aïki-jo, et qu'il n'a par conséquent aucune idée de la fonction du travail des armes à deux en Aïkido.

L'Aïkikai est comme un enfant qui vit dans le désert et qui nie l'existence de l'océan uniquement parce qu'il ne l'a jamais vu. L'Aikikai croit vraiment que deux hommes armés d'un sabre ne peuvent faire que du Kendo et que deux hommes armés d'un jo ne peuvent faire que du Jodo. Voilà pourquoi d'ailleurs, en bonne logique, les enseignants du Hombu Dojo suivent des cours de Kendo et des cours de Jodo quand ils veulent apprendre les armes. Et je n'affirme rien que je ne puisse démontrer. Voici mes arguments.

Les preuves

Durant sa jeunesse, Morihei Ueshiba reçoit principalement instruction et influence de deux personnages importants. Le premier est Masakatsu Nakai, maître de la célèbre école de sabre Yagyu Shingan. Morihei étudie sous sa direction de 1903 à 1908, et reçoit de ses mains en 1908 son tout premier certificat de maîtrise.
De 1915 à 1922, Morihei étudie ensuite sous la direction de Sokaku Takeda les techniques à mains nues de l'école Daito, mais également la lance de l'école Hozoin et le sabre de l'école Shinkage qu'enseigne Takeda et dont il délivre le diplôme de maîtrise à Morihei, à Ayabe. en 1922.

Ceci démontre qu'O Sensei, pendant ses années d'apprentissage, a pratiqué les armes au moins autant que les techniques à mains nues, et c'est un premier point important. De 1919 à 1926, Morihei vit à Ayabe, dans la communauté Omoto-kyo, où il reçoit l'influence spirituelle du Révérend Deguchi, et se libère progressivement du cadre technique rigide des enseignements qu'il a reçus jusqu'alors. Il rompt notamment avec le Daito-Ryu de maître Takeda en abandonnant la garde shikaku (carrée), et en lui préférant, pour les techniques à mains nues, la garde sankaku (hanmi) utilisée dans les techniques d'armes qu'il maîtrise. Ceci est capital. La position triangulaire des pieds, caractéristique de l'Aïkido, et à partir de laquelle tout l'Aïkido est organisé, est directement issue de la pratique des armes.

Aujourd'hui, en éliminant de l'Aikido la pratique des armes, l'Aïkikai parcourt exactement en sens contraire le chemin accompli par O Sensei dans sa progression.

O Sensei à Iwama

De 1927 à 1941, Maître Ueshiba vit à Tokyo. Contrairement à ce que vous avancez, Jeune Maître, l'art qu'il enseigne est déjà profondément original, et n'a plus grand-chose en commun avec «les formes très directes, telles qu'il les avait apprises», auxquelles vous semblez vouloir le limiter. Le film documentaire tourné à Osaka en 1935, dans les locaux du journal Asahi, témoigne avec beaucoup de force de cette originalité. Cet art, toutefois, n'est pas encore parvenu à maturité. Il s'appelle alors Aiki-Budo, et c'est une combinaison des trois piliers de l'Art : Ken Jutsu (sabre), So Jutsu (lance) et Tai Jutsu (techniques à mains nues). Le travail capital de synthèse, d'intégration de ces trois éléments au sein d'un système unifié, n'est pas encore réalisé. Ce travail commence véritablement en 1942 à Iwama.

L'honnêteté intellectuelle impose le respect des faits : de 1942 à sa mort en 1969, 0 Sensei n'a pas vécu à Tokyo comme on le laisse entendre, mais bien loin de là, dans le petit village d'Iwama, préfecture d'Ibaraki. C'est là qu'il avait sa maison, son dojo, et c'est là qu'il fit construire le Temple consacré à l'Aïkido, au pied d'Atago San, la montagne sacrée. Cette vérité n'est-elle pas bonne à dire qu'elle soit à ce point escamotée dans toutes les biographies d'O Sensei ?

La réalité est dure, mais elle est celle-ci : Morihei Ueshiba n'enseigna au «Centre Mondial d'Aïkido» de Tokyo que de manière occasionnelle, lors de quelques séjours chez son fils dans les années 50. Qui plus est, ce lieu lui était désormais étranger. Il y était en visite, O Sensei n'enseigna pas l'Aiki-ken et l'Aiki-jo en dehors d'Iwama. Kisshomaru Doshu et les élèves du Hombu Dojo ne purent qu'entrevoir l'Aïkido d'O Sensei. Tous les Shihan d'aujourd'hui sont en réalité élèves du Doshu, et pas d'O Sensei. Aucun de tous ceux-là n'imagina ce qui se passait à Iwama. Aucun n'y participa.

Et pourtant le message d'O Sensei était clair. Dès 1942, il fit enregistrer auprès du Ministère japonais de l'Education le terme Aikido qui était ainsi utilisé officiellement pour la première fois. Cette même année, il baptisa le cercle de bâtiments qu'il fit construire à Iwama, selon les règles du Kototama et de l'Architecture Sacrée, du nom de Ubuya, ce qui veut dire «Le lieu de naissance».

J'affirme, en m'appuyant sur ces deux actes symboliques majeurs, qu'Iwama fut en 1942 le lieu de naissance de l'Aïkido. O Sensei concevait désormais clairement ce qui était resté imprécis jusqu'alors : le lien qui devait unir entre elles techniques à mains nues et les techniques d'armes de son Art. Encore cette conception n'était-elle qu'une première étape. Il ne suffisait pas que l'Aïkido naisse bien sûr. Comme un enfant qui vient au monde, il fallait encore que l'Aïkido grandisse et atteigne sa maturité.

La triade de l'Aïkido

Voilà, Jeune Maître, quel fut l'immense et méconnu travail d'O Sensei à Iwama entre 1942 et 1969, pendant quatre fois sept ans.

Aiki-ken, Aiki-jo, Tai-justsu

L’harmonieux équilibre dynamique de ces trois éléments qui s’expliquent mutuellement, car ils sont unis par une structure rationnelle commune profonde.

Tous les documents relatifs à cette longue période - tous les films, toutes les photos, tous les témoignages des hommes et des femmes qui vécurent à Iwama auprès d'O Sensei tout ou partie de ces vingt-huit années - attestent l'intense activité de recherche et de création du Fondateur, et tout spécialement dans la pratique de l'Aïki-ken et de l'Aïki-jo. La vérité, Jeune Maître, c'est qu'à Iwama, votre grand-père ne se contentait pas d'«améliorer quelques détails de l'Aïkido». La vérité, c'est qu'à Iwama le Fondateur étudiait sans répit, il cherchait, modifiait, développait, organisait les techniques autour d'un Principe dont vous ne soupçonnez même pas l'existence. En un mot, il créait l'Aïkido, pendant qu'à Tokyo votre père «codifiait» et enseignait prématurément ce qu'il croyait être l'Aïkido, et à quoi il manquait encore l'essentiel.

L'Aïkido, le seul, l'Aïkido Un et unique qui fut mis au point par O Sensei dans les vingt-huit dernières années de sa vie, à Iwama, est une triade : c'est une communion, une interdépendance organique entre les trois parties d'un être unique. Ces trois parties sont l'Aïki-ken, l'Aiki-jo et le Tai-jutsu. L'Aïkido est l'harmonieux équilibre dynamique de ces trois éléments qui s'expliquent mutuellement, car ils sont unis par une structure rationnelle commune profonde. Cette structure est l'originalité de l'Aïkido, et la différence avec une simple addition de disciplines indépendantes.

Un Aïkido amputé

Que penseriez-vous donc d'un géomètre qui supprimerait deux des trois sommets d'un triangle, et continuerait d'appeler triangle la figure restante ? l'Aikikai est ce géomètre s'il pense pouvoir retrancher de l'Aïkido l'Aïki-ken et l'Aiki-jo, et continuer d'appeler Aïkido ce qui reste. Ce qui reste est un résidu sans grande valeur. L'Aïkido qu'enseigne votre père, que vous enseignez, l'Aïkido du Hombu Dojo, l'Aïkido que répand l'Aïkikai dans le monde n'est pas un Aikido moderne, n'est pas un Aïkido évolué, c'est'un Aïkido mutilé, un Aïkido amputé. Ce n'est pas l'Aïkido d'O Sensei, ce n'est tout simplement pas de l'Aïkido. l'Aïkikai a placé l'Aïkido sous le signe du sport. C'est là, j'imagine, ce qu'on appelle tenir compte des exigences de la réalité.

Philippe Voarino, janvier 1996

Commentaires

Monsieur Voarino,

La plupart des hauts-gradés élèves de maître Saïto(Mrs Evenas, Corallini...) précisent qu’ils sont titulaires d’un cinquième dan d’aïki-ken et aïki-jo.
Comment peut-on affirmer que le taïjutsu,l’aïki-ken, et l’aïki-jo sont les trois composantes indissociables de l’aïkido(ce que je crois), et parallèlement décerner des grades spécifiques à chacune d’elles ? En toute logique, un grade devrait englober l’ensemble de la discipline.

Cordialement.

Rikizo, bonjour. Je suis sincèrement très heureux de votre réflexion. Ce raisonnement, je l’ai tenu dans les mêmes termes exactement à maître Saito en 1992, au moment de la création de TAI. Il y a en effet une incohérence à dire que l’aiki ken, l’aiki jo et le tai jutsu sont un tout indissociable, et à délivrer dans le même temps des grades spécifiques pour les armes et des grades différents pour le tai jutsu. C’est précisément pour cette raison que TAI a choisi d’inscrire au même titre l’aiki ken, l’aiki jo et le tai jutsu dans un programme unique d’examen d’aikido. C’est une affaire de logique intellectuelle.

Ceci dit, vous n’avez peut-être pas tous les éléments qui permettent de comprendre pourquoi maître Saito, qui a pourtant placé cette notion de riai au coeur de ses cinq premiers ouvrages dès 1973, a néanmoins instauré un grade spécifique pour l’aiki ken et l’aiki jo en 1989.
Je vous les indique donc très simplement.

Maître Saito a juré à O Sensei sur son lit de mort qu’il resterait fidèle à la famille Ueshiba. Cela voulait dire concrètement qu’il s’engageait à délivrer les grades Aikikai, ce qu’il a fait jusqu’à la fin de sa vie. Mais parallèlement, il s’est efforcé pendant les vingt années qui ont suivi la mort d’O Sensei de faire admettre et reconnaître par l’Aikikai que l’aiki ken et l’aiki jo qu’il enseignait à Iwama étaient bien l’Aikido tel qu’il lui avait été transmis par le Fondateur. Il se trouve que les enseignants de l’Aikikai n’ont jamais reçu d’O Sensei l’enseignement de l’aiki ken et de l’aiki jo. Pour cette raison, l’Aikikai a préféré nier cet enseignement d’O Sensei plutôt que de reconnaître que ses enseignants avaient des lacunes. (Voilà au passage pourquoi l’aikido s’est développé dans le monde sous son aspect corps à corps uniquement.)
Après vingt ans d’efforts inutiles, maître Saito a dû se résigner au fait que l’Aikikai ne reconnaîtrait jamais l’aiki ken et l’aiki jo comme étant l’enseignement d’O Sensei et faisant partie intégrante et constituante de l’Aikido. Il était dès lors pris entre deux obligations contradictoires : son serment de fidélité à l’Aikikai et le très fort sentiment de la mission de transmission fidèle de l’enseignement d’O Sensei dont il était investi d’une manière tout à fait particulière. Il trouva donc un compromis, il continua à délivrer les grades Aikikai pour ce qui concerne le tai jutsu, ne trahissant ainsi aucunement son serment à O Sensei, mais dans le même temps il créa un grade aiki ken et aiki jo placé sous sa seule autorité, indépendant de l’Aikikai. De cette manière, il avait le support nécessaire à la promotion de cet enseignement d’Aikido que sont l’aiki ken et l’aiki jo.

Voilà toute l’histoire qui permet de comprendre l’apparition un beau jour de 1989 de ces fameux mokuroku d’armes. Mais bien évidemment, maître Saito a été obligé de composer ainsi et d’adopter cette demi mesure parce qu’il était lié par son engagement envers O Sensei. Nous qui sommes ses élèves n’avons pas cette obligation et pouvons dès lors redevenir pleinement logique avec l’enseignement d’O Sensei qui veut que l’Aikido soit un art dans lequel l’aiki ken, l’aiki jo et le tai jutsu sont intrinsèquement liées, donc inséparables, tant au niveau de la pratique que dans sa contrepartie administrative. C’est cette réflexion qui motiva les choix de TAI quant à l’adoption de ses programmes d’examen.

Cher Philippe,
Si je comprends bien le sens du message que je viens de lire, les cinq mokuroku décernés par Me Saito correspondaient aux cinq dan.
Si je suis la logique du texte, il ne devrait plus y avoir qu’un mokuroku à l’avenir.
Est-ce bien ainsi qu’il faut le comprendre ?

Non André. Il n’y a que cinq mokuroku, pas six, pas sept. Les mokuroku n’ont rien à voir avec les dan. Ce sont des grades spécifiques d’aiki ken et aiki jo créés par maître Saito pour les raisons que j’ai évoquées précédemment. La totalité du programme d’armes de l’Aikido est couverte par ces cinq niveaux.

Pourquoi O Sensei n’a t il jamais fait mention de la nécesité d’enseigner les armes ou même de leur appartenance intime à l’aikido ? Qu’est ce qui affirme que ce n’était pas une recherche personnelle partagée avec un "assistant" et pas destinée à être transmise ? Dans ce cas comment les qualifier d’éducatives ?

D’autre part comment se place le masakatsu bo jutsu dans tout cela et en quoi Me Saito est il plus légitime que Hikitsushi qui a recu le 10è dan des mains de O Sensei ?

Pourquoi avoir nommé Kishomaru comme doshu ?

Pourquoi avoir essayé de mettre un kendoka à sa place mais pas Saito ?

LdB, si vous n’y voyez pas d’inconvénient je réponds à vos questions dans l’ordre inverse que vous avez choisi pour les poser.

Je me souviens d’une discussion avec un professeur de la FFAB au début des années 90. Il me disait à peu près ceci : on aime bien Saito mais on trouve que ses uke ne sont pas extraordinaires. A cette époque on ne connaissait maître Saito qu’à travers sa première série de livres qui a pour titre Traditional Aikido. J’ai expliqué à ce professeur que les uke de Saito dans ces livres étaient Hito Hiro, son fils, 15 ans à l’époque, Umezawa son gendre, 17 ans à l’époque, Inagaki son neveu, une vingtaine d’années. Tous étaient alors débutants. Mais c’était la famille Saito. Il y avait dans le même temps au dojo d’Iwama des 4ème, 5ème et 6ème dan qui auraient fait de meilleurs uke et de meilleures photos. Mais dans l’esprit traditionnel, il était infiniment plus important de choisir la famille. On ne comprend pas le Japon si l’on ne comprend pas cela.

Les choix d’O Sensei à cet égard sont dans la pure ligne de la tradition japonaise. Kiyoshi Nakakura, le kendoka auquel vous faites allusion je pense, était son gendre, il s’est marié en 1932 avec Matsuko, une fille de Morihei Ueshiba. C’est grâce à cette qualité de membre de la famille qu’il devint successeur (Morihiro Ueshiba) pour une brève durée, car si c’était un grand escrimeur, il n’avait pas de compétence particulière en Aikido qu’il avait peu pratiqué.

Si O Sensei préfèra Nakakura à son propre fils, c’est pour une raison fort simple : Kisshomaru à cette époque n’avait que 11 ans. Quant à Saito n’en parlons même pas, il avait 4 ans et ne devait commencer l’Aikido qu’une quinzaine d’années plus tard. Il était évidemment bien loin de pouvoir rivaliser avec Nakakura. Voyez comme une simple connaissance de la chronologie des évènements de l’histoire de l’Aikido permet déjà à elle seule d’éviter bien des confusions.

Vous dites "Pourquoi avoir nommé Kisshomaru comme doshu ?" Mais qui a nommé Kisshomaru comme doshu ? Certainement pas O Sensei. Du vivant d’O Sensei, le doshu, le gardien de la voie c’était O Sensei précisément. Et Kisshomaru était le waka sensei, le jeune maître. Quand O Sensei est mort, Kisshomaru est devenu doshu. Mais savez vous comment ? Par un vote. Et oui, il y avait deux candidats : le fils et le gendre. Encore une fois une affaire de famille : Koichi Tohei avait épousée la deuxième fille de Morihei Ueshiba, il pouvait donc prétendre à la succession. Il échoua de peu, battu par les voix de la génération des élèves de Kisshomaru qui préférèrent leur professeur (c’est au passage une des raisons qui fit que les relations de Tohei avec l’Aikikai furent par la suite houleuses).

Michio Hikitsuchi a rencontré Morihei Ueshiba quand il était enfant à Wakayama, il s’est initié jeune à différents arts martiaux, mais il n’a commencé la pratique de l’Aikido qu’au début des années 1950, c’est à dire plusieurs années après Morihiro Saito. En outre,Hikitsuchi, bien qu’il fasse partie des élèves qui ont eu avec O Sensei une relation privilégiée, est bien loin d’avoir pratiqué avec ce dernier d’une manière aussi intensive que Saito. Morihiro Saito a habité avec O Sensei pendant 23 ans à Iwama. Il faut comprendre ce que cela signifie en matière d’entraînement et d’apprentissage quotidien. Hikitsuchi habitait Shingu, à 900 kilomètres de là. Si j’ai dit que la chronologie est indispensable pour se repérer un peu dans l’histoire de l’Aikido, vous conviendrez que la géographie a également son importance.
Ne croyez pas enfin que le dan soit au Japon un critère absolu. Les Japonais sont beaucoup moins rigides que nous dans ce domaine. Il existe des huitièmes dan Aikikai qui n’ont jamais mis les pieds sur un tatami. Seulement ils sont par exemple des sponsors financiers importants de l’Aikikai, et ils doivent pouvoir parler à parité de statut avec des techniciens de haut niveau. Je ne veux pas dire qu’Hikitsuchi ne soit pas un grand technicien, mais je veux vous faire comprendre que l’on peut donner un grade pour des raisons multiples et variées. Ainsi quand Minoru Mochizuki fut envoyé par Jigoro Kano auprès de Morihei Ueshiba en 1930 pour apprendre l’Aikido, maître Ueshiba lui remit dès le début le grade de 6ème dan Aikido. Mochizuki ignorait pourtant tout de l’Aikido à cette époque, mais par ce geste, Morihei Ueshiba honorait son professeur Jigoro Kano.

J’ai gardé la question la plus difficile pour la fin et je cherche maintenant un moyen de vous faire comprendre de manière intuitive comment doit être perçue la réalité des armes dans l’Aikido. Je vais essayer de le faire en tenant le propos suivant, volontairement iconoclaste :

"L’Aikido n’est pas un art à mains nues."

Ce que je veux dire par là, c’est que même quand j’exécute un mouvement apparemment sans armes, c’est le sabre qu’anime en réalité à ce moment précis le travail de mon corps et de mon esprit. C’est mon corps tout entier qui devient sabre et qui tranche. Si je ne parviens pas à découvrir ce sentiment, alors quelle que soit l’apparente élégance de mon shiho nage ou de mon kotegaeshi, ma technique, n’est qu’une coquille vide. Ne croyez pas que la notion d’armes en Aikido se limite à l’apprentissage scolaire de quelques kumijo ou kumitachi. Ces exercices ne seraient qu’un jeu s’ils ne devaient à la fin permettre de comprendre le sens profond d’une phrase telle que celle-ci :

"Engouffrez-vous profondément, mentalement et physiquement, transformez votre corps tout entier en une véritable lame et balayez l’ennemi." Morihei Ueshiba "Budo" p35 de l’édition française.

On n’apprend pas une telle attitude dans un fauteuil. On ne l’apprend pas non plus en répétant uniquement des mouvements à mains nues. C’est ainsi. Voilà pourquoi O Sensei a pratiqué les armes avec autant d’intensité pendant les 30 dernières années de sa vie. C’était une recherche personnelle, je suis bien d’accord avec vous. Les armes sont un outil incontournable pour approcher ces principes qui sont cachés à tout regard et en l’absence desquels on ne devrait pas utiliser le mot Aikido.

O Sensei n’a pas écrit grand chose, un livre essentiellement. Relisez ce livre en gardant à l’esprit ce que j’ai tenté de vous communiquer ici. Vous verrez que toutes ses explications tournent autour de cette notion et de cette compréhension de l’arme comme la clef permettant d’ouvrir cette fameuse porte que nous cherchons tous.

Merci pour ces explications sur la succession d’O Sensei.
Pour ce qui est des armes ej comprend votre point de vue mais O Sensei à t-il ou pas explicitement fait par de leu indispensable apprentissage ? Qu’en disait Saito ?

J’ai un peu posé toute mes questions en même temps mais pensez vous que le masakatsu bojutsu aie quelquechose à voir avec l’aikido ?

Merci

O Sensei était explicite verbalement quant à l’importance en Aikido de la pratique des armes, mais il prêchait surtout par l’exemple. Maître Saito lui a servi de partenaire presque quotidiennement pendant plus de 20 ans en aikiken et en aikijo. Vous pouvez d’ailleurs vérifier que sur la plupart des photos prises à Iwama O Sensei a un ken ou un jo dans les mains.

Et ce qui se construisait dans cette recherche, c’est la notion de riai qui fait le caractère unique de l’Aikido au sein des arts martiaux japonais. Encore une fois, n’imaginez pas qu’il y a l’Aikido et les armes, qu’O Sensei aurait mis au point l’Aikido et qu’il aurait bricolé un peu de travail d’armes parallèlement, "en plus", pour se divertir. Rien ne serait plus faux que cette idée. J’en parle en toute tranquilité puisque c’est l’idée que j’ai eue moi même pendant bien longtemps avant de rencontrer maître Saito.

Je n’ai pas étudié avec maître Hikitsuchi et je n’ai donc pas une connaissance suffisante du masakatsu bojutsu pour le comparer avec l’aiki jo.
Je ferai juste la remarque suivante : l’aiki jo est une synthèse de mouvements de sabre et de mouvements de lance. Le bojutsu comme son nom l’indique semble être utilisé plus spécifiquement comme un bâton.

Bonne nuit LdB.

Bonjour

Ne connaissant pas la pratique du Bo-jutsu que Michio Hikitsuchi proposait je ne vais que cité l’un de ces élèves Bernard Bleyer 6ième Dan, qui à la question les techniques d’armes vous semblent elles incontournables pour une bonne maitrise de l’aikido, répond :

"Incontournables les armes ; je n’ai jamais entendu cela d’aucun professeur que j’ai rencontré.

Tous en avaient une certaine maîtrise bien sur, mais cela n’a jamais été au centre de leur enseignement.

Il existe beaucoup d’écrits des paroles du Fondateur, jamais il n’est dit que l’Aikido vient des armes, ni même sous entendu.

Le mot arme ne me convient pas, je ne l’emploie jamais dans mon dojo.Nous faisosns un peu de Bo-jutsu et un peu de Ken.

Il semblerait que dans les dernieres années de sa vie, O’sensei ne désirait plus que l’on pratique le Ken dans les dojo, et que lui ne l’utilisait que pour expliquer certaines choses...

Quand au Bo-jutsu, Hikitsuchi sensei nous encourageait à en étudier les Kata dans un travail INDIVIDUEL .C’est ce que je fais dans notre dojo.

Avec cet etat d’esprit, on ne se blesse pas ; en pratiquant tous des principes identiques, chaque manière d’etre devient unique et il n’y a pas d’habitudes de groupes qui se prennent, enfin je l’espere... Nous tendons vers cela."

Ce qui me derange personnellement par rapport à la pratique des armes que je connais, c’est cette notion de pratique individuelle.

Dans notre pratique des armes nous avons egalement une part de pratique individuelle au travers des differents tsuburi de Ken ou de Jo qui nous servent à apprendre la manipulation de ces armes, mais c’est reellement quand l’Autre intervient au travers d’exercices tels que les Kumi-tachi, Kumi-jo,..., que l’on est à même de decouvrir certains principes essentiels à l’Aikido.

C’est en effet grâce à la pratique avec partenaire(s) que l’on peut decouvrir les notions de sortie de la ligne d’attaque dangereuse, distance, awase...

Matthieu

Il existe une méthode d’entraînement qui consiste à travailler seul tous les mouvements d’Aikido. On fait comme si l’adversaire était là. On imagine sa présence mais il n’y a personne. Aite est un personnage virtuel. Cette méthode s’applique aussi bien aux technique avec armes qu’aux techniques sans armes. Elle a son utilité.

Mais on ne peut pas toujours faire shomen ou shiho nage dans le vide. En Aikido l’autre est important. C’est bien d’être en harmonie avec soi-même, c’est mieux d’être en harmonie avec l’autre. C’est quand on est en harmonie avec l’autre qu’on a une chance d’être en harmonie avec le Ciel et la Terre.

bonjour,
désolé de poster dans ce sujet, mais je ne vois pas d’autre endroit pour poser ma question, très simple : où peut-on trouver une liste des dojos "affiliés" à TAI ?
ça me semble une information primordiale qui manque sur votre site (sauf si je suis passé à coté, ce qui est également possible !)
merci

Le témoignage précédent semble confirmer le fait qu’ O Sensei ne recommandait pas les armes à ses élèves ? Sans voir les armes de l’aiido comme un bricolage, qu’est ce quil les présente comme une part de l’aikido que chacun doit pratiquer plutôt que comme une recherche personnelle (peut être inachevée et pas prête à être transmise ????)qui n’était pas destinée à être enseignée ?? De nombreux élèves témoignent des réprobations d’O Sensei lorsqu’il les voyaient avec une arme ! Etait-ce dans un contexte particulier ? Problème de niveau ? Dans ce cas pourquoi les enseigner aux débutants ? (je sais, je pose beaucoup de question mais on reproche à l’aikikai son manque d ecohérence et cette question de l’enseignement des armes me turlupine vraiment ;))

D apres Mr Bleyer cité un peu plus haut par Matthieu : Il existe beaucoup d écrit des paroles du Fondateur, jamais il n est dit que l aikido vient des armes ni meme sous entendu.

Délaissons un peu les on dit, les nombreux ragots et les propos de seconde main et intéressons nous, LDB, aux rares écrits d O Sensei :

Obscur et illimité,
Le chemin du sabre
Doit souvrir au monde
S imposer à tous et partout

Morihei ueshiba, édition française de Budo

Le chemin du sabre ?
Sous cette métaphore ne devinons nous pas aikido, LDB ?

Le choix des mots, le choix des armes en l occurence si vous me permettez cette boutade, n est jamais innocent.

Comment imaginer alors que ,comme vous le dites, O Sensei ne recommandait pas les armes à ces élèves ?

On peut enseigner les armes aux débutants LdB, à condition de leur faire faire des suburi, c’est à dire de commencer par le commencement. Quand Morihiro Saito a débuté l’Aikido, O Sensei ne l’a pas autorisé à faire autre chose que shomen uchikomi pendant plus d’une année - et il pratiquait chaque jour.

Mais revenons au problème qui vous préoccupe : la place des armes dans l’Aikido. Je vais prendre une image. Comme toutes les images elle n’a qu’une valeur relative et limitée, mais peut-être vous aidera-t-elle à mieux vous représenter ce dont j’essaie de vous parler.

L’Aikido c’est le riai. Le riai c’est ce qui permet à une voiture de fonctionner. Dans une voiture vous avez trois éléments fondamentaux : le moteur, la transmission et les roues. Une voiture n’est une voiture que dans la mesure ou ces trois éléments fonctionnent ensemble. Ces éléments sont interdépendants, si un seul fait défaut c’est l’ensemble qui ne fonctionne plus. Une voiture sans moteur est bonne à mettre au fond du jardin pour servir de repaire aux pigeons, même si elle a de bonnes roues.

Imaginons maintenant une seconde que vous me disiez "M. Voarino indiquez moi dans quels documents Panhard et Levassor, les inventeurs du premier véhicule automobile équipé d’un moteur à explosion, ont très clairement indiqué que les roues étaient indispensables au fonctionnement d’une voiture." J’aurais beaucoup de mal à vous apporter cette preuve définitive qui n’existe probablement pas. Vous estimeriez vous alors autorisé à en conclure que les roues ne sont pas nécessaires au fonctionnement d’une voiture ?

L’Aikido de Ueshiba c’est, un peu à la manière d’une automobile, un tout indissociable. Il ne sert à rien de n’en posséder qu’un morceau. Ce qui fait sa valeur et à proprement parler sa réalité, c’est son unité synthétique. L’Aikido est tout entier dans la relation qui lie entre eux ses éléments.

Alors, même si O Sensei n’avait jamais indiqué l’importance des armes, il ressortirait assez de la discipline même qu’il a mise au point qu’elles sont tout à fait indispensables à sa compréhension.
Mais il se trouve en outre, comme le dit Jean-François, qu’il en a abondamment parlé. Bien plus d’ailleurs que du tai jutsu. Et si je voulais terminer sur une pirouette, je vous poserais la question suivante : "Dans quel document Morihei Ueshiba a-t-il clairement et explicitement évoqué l’appartenance intime du tai jutsu à l’Aikido ?

Au delà de ce point, il est nécessaire évidemment de pratiquer car certaines choses ne peuvent être expliquées et comprises que sur un tatami.

Bonjour à ceux qui me lirons !Une question pour Voarino sensei, : Je souhaite me remettre à l’aikido à 40 ans, après avoir fait un court passage(1 an) à la ffaaa, il y à de celà 7 ans.j’habite sur la region Strasbourgeoise,et souhaite pratiquer hors fédé...Il n’y à pas sur strasbourg de dojo iwama, par contre il y à un dojo, l’aikikai de strasbourg,qui enseigne(hors fédé)l’aikido du birankai, c’est à dire l’aikido que diffuse Chiba sensei...Cet aikido, me semble, du peu que j’en ai vu,très axé sur la martialité, ce que je recherche en fait, et ce pourquoi je ne suis pas interessé par la ffaaa.Pourriez vous svp, ou tout autre personne possédant des infos sur cette école d’aikido, me dire ce qu’il en pense ?j’aimerai avoir l’avis de personnes pratiquant un aikido réel, c’est pour cela que je me tourne vers vous.D’avance merci...bien cordialement.

Bonjour macumbeiro. C’est une information peu connue, mais maître Chiba a fait un assez long séjour à Iwama, un peu moins d’une année, où il fut élève de Morihiro Saito qui l’aimait bien. Lors de ses débuts comme professeur en Grande-Bretagne, il faisait souvent référence à l’enseignement de maître Saito. C’était un personnage assez violent dans ses jeunes années. J’enseigne moi-même en Angleterre où il n’est pas rare qu’un ancien vienne me trouver pour me dire avec un mélange de fierté, de nostalgie et d’un peu de mauvaise humeur : "Chiba m’a cassé le bras", ou encore "Chiba m’a déboîté l’épaule". Donc l’Aikido de Chiba sensei est viril à n’en pas douter. Par la suite, maître Chiba s’est excusé auprès des pratiquants qu’il avait pu blesser inutilement. Je ne lui aurais pas accordé ma confiance il y a une trentaine d’années, mais il a beaucoup changé avec le temps et il est devenu aujourd’hui une référence incontestable et incontournable de l’Aikido que je ne peux que recommander. Je connais mal son organisation et pas du tout les personnes qui le représentent à Strasbourg dont je ne peux, pour cette raison, évidemment pas parler. En revanche, vous avez la chance dans cette région d’avoir mon camarade René Fantini qui est un enseignant de très haut niveau avec lequel je vous engage à prendre contact. Vous trouverez ses coordonnées dans les liens de ce site à l’intitulé EIAMT. Quel que soit votre choix, je vous engage dans votre démarche à regarder de tous vos yeux, et à bâtir vous-même votre opinion. Vous êtes le seul juge de ce qui vaut la peine que vous y consacriez votre temps. Cherchez et vous trouverez.

Bonjour, j’ai récemment vu une video de Tohei ou celui ci démontre une pratique du jo très proche (visuellement) de celle d’O Sensei.
D’autre part certaine personne ont affirmé que Me Kobayashi avait des notions d’aikijo.
Quelle était selon vous la pratique de ces deux maîtres ?
Merci

Bonjour Sensei et merci pour la rapidité de votre réponse !Merci pour le lien concernant rené fantini, j’en avait déjà entendu parler dans le coin(en bien).L’avantage de l’enseignement de l’aikikai de strasbourg est qu’ils proposent plusieurs cours par jour et six jours sur sept,(ce qui offre de bonnes plages horaires en fonction des disponibilité de chacun) plus des stages animés à tour de role par des enseignants du birankai européen.pour ce qui est de maitre chiba, vous me confirmez ce que j’ai entendu à son égard, à savoir une pratique plus que virile à ses plus jeunes années....Il est devenu entre temps moine zen, je pense qu’il à donc changé un peu de point de vue sur sa pratique...bien qu’il precise encore aujourd’hui etre très attaché à la martialité dans sa pratique.En ce qui concerne son "cursus"...et après avoir lu nombre d’articles interessants sur le forum de ce site, je m’interroge.. ? Il à étè, si je ne me trompe,élève de Kishomaru Ueshiba à l’aikikai, n’est ce pas ?Et, si l’on songe à l’enseignement du doshu, il n’etait pas réputé pour etre d’une approche martiale...Comment se fait il alors, que des gens comme sensei Chiba,Chibata et d’autres que je ne connais pas, aient pu apprendre et diffuser ensuite l’aikido qui est le leur à savoir "martial"... ?????Cela veut il dire que l’enseignement de l’aikikai offrirai quand meme les bases indispensables à la pratique du "vrai" aikido, à savoir celui d’O sensei, mais que ce serai propre à chaque pratiquant, ensuite ,et s’il le souhaite,de pratiquer de manière plus martiale avec les bases aikikai, et y arriver quand meme ?Ou bien, maitre chiba à t’il développé cette forme d’aiki,justement grace à son passage à iwama ?Je suis trés curieux et impatient d’avoir votre avis !Bien cordialement.

Bonsoir LdB. Je n’ai pratiqué ni avec maître Tohei ni avec maître Kobayashi. Il serait donc un peu incongru que je vous dise ce que personnellement je pense d’eux. En revanche, j’ai bien connu deux personnes qui ont bien connu ces deux maîtres et qui m’ont parlé d’eux.

La première est Morihiro Saito qui a toujours montré beaucoup de respect pour Koichi Tohei, disant qu’à l’époque où ce dernier vivait à Iwama c’était de très loin le plus fort du dojo. Tohei et Tadashi Abe sont les sempai qui se sont occupés de Saito quand il a commençé l’Aikido à Iwama. Je vous rappellerai d’ailleurs la fameuse phrase prononcée lors du premier Congrès de la Fédération Internationale d’Aikido à Tokyo par Tadashi Abe. Ce dernier entra brutalement dans la salle. Il fit taire l’assemblée composée de tous les shihan japonais et des représentants de dizaines de pays, et dirigée par Kisshomaru Ueshiba. Et dans un silence d’église, maître Abe qui avait vécu dix ans en France et parlait bien le français, demanda dans notre langue (ce qui montre bien au passage que ce message était destiné aux occidentaux) :

"Pourquoi Doshu ? Avant waka sensei... Vous devez retenir : d’abord Koichi Tohei, Tadashi Abe élève Tohei, Saito élève Tadashi Abe, Yamaguchi élève Saito, Tamura bon enfant, Yoshimitsu (Yamada) salaud... il a pissé sur mon pantalon quand il était bébé."

Et puis il sortit sans se retourner. Tadashi Abe c’était un personnage.

Je ne change pas un mot. Je n’étais pas présent à ce congrès mais ce sont le représentant de la France et le représentant de la Belgique qui m’ont rapporté textuellement ces propos.

Il est vrai que cela se passait il y a trente ans. L’anecdote est amusante, mais elle est surtout intéressante pour la hiérarchie. Donc visiblement Tohei était tout en haut.

La deuxième personne que j’ai bien connue et qui connaissait bien maître Kobayashi était Roger Richaud, pionnier de l’Aikido français.
Il m’a convaincu que "Koba" était un très sérieux enseignant d’Aikido par le respect qu’il lui témoignait.

Voilà LdB, je ne pourrais pas en dire plus sans sortir de ma compétence. Mais on peut quand même se faire une idée sur la pratique de ces maîtres en regardant leurs vidéos.

Bonsoir macumbeiro. Il y a deux choses qu’il est très important de ne pas confondre : Aikido martial et violence. Un guerrier n’est pas violent. Je n’ai pas pratiqué au Hombu dojo de Tokyo, mais j’y suis allé souvent observer les cours : les enseignants et les élèves. J’ai vu à l’une de ces occasions pratiquer un certain Shibata, c’était je crois un élève de Chiba. Je ne sais pas si c’est celui auquel vous faites allusion. Il devait être 5ème ou 6ème dan à l’époque et s’entraînait avec un pur débutant (deux ou trois mois de pratique). L’attitude de ce sempai était proprement scandaleuse. Il passait ses mouvements avec une extrême violence sur un malheureux garçon qui ne savait même pas chuter et risquait de se rompre les os à tout moment.

Cette façon d’agir n’a rien à voir avec la martialité, c’est une brutalité gratuite, inutile et dangereuse. N’importe qui avec un minimum de technique est capable de blesser quelqu’un qui lui prête aimablement son corps pour s’entraîner. Cela a-t-il un sens ? Comprenez bien qu’en faisant à l’autre le don de votre corps pour qu’il progresse et s’améliore, vous lui faites le plus beau cadeau que l’on puisse faire. Votre corps, c’est ce que vous avez de plus précieux. L’autre doit apprécier ce geste à sa juste valeur et avoir envers vous une gratitude infinie. Ce corps que vous lui prêtez et qu’il tient entre ses mains c’est un joyau dont il est responsable et qu’il doit utiliser avec la plus grande précaution. S’il profite au contraire de cette situation pour vous casser le coude, vous luxer une épaule, vous handicaper à vie, ou même vous tuer (ces choses sont arrivées), que peut-on dire ? Que c’est une brute sans nom. Certainement pas qu’il a un Aikido viril. O Sensei expliquait que ces personnes devaient être exclues d’un dojo. Il a écrit et répété ceci :

"Ne transformez pas la pratique en un absurde test de force." et "Les techniques de l’Aikido ne doivent pas être montrées à ceux qui sont susceptibles de mal les utiliser"

Ne croyez pas que ce que vous faites quand vous êtes sur un tapis d’Aikido est un combat. Si combat il y a, ce n’est que celui que vous devez mener avec vous-même pour progresser et vous élever grâce aux outils que vous donne l’Aikido et au moyen des exercices qui vous sont proposés. Comment pourrait-on parler de combat quand vous donnez votre bras à quelqu’un pour qu’il vous fasse shiho nage ?
Tous ces exercices ne sont là que pour une chose : vous apprendre comment fonctionnent les lois de l’énergie afin de les utiliser pour réussir irimi. Vous devez concevoir ces milliers d’exercices que vous effectuez sur un tatami comme la gymnastique de l’Aikido. L’Aikido lui est au-delà de ces exercices, au-delà donc des techniques, de la technique.

Alors évidemment, plus la forme technique est juste et plus elle peut être dangereuse pour le partenaire si l’esprit avec lequel elle est exécutée n’est, lui, pas juste. A Iwama comme ailleurs il y a des gens inutilement dangereux. Mais encore une fois, il n’est pas besoin d’aller chercher les techniques à Iwama pour être dangereux avec un partenaire. N’importe quelle technique, même très médiocre, peut blesser l’autre puisque précisément c’est un partenaire, ce n’est pas un ennemi.

Je réponds donc à votre question en disant que n’importe quel irresponsable qui a fait dix cours d’Aikido peut luxer un poignet sur kote gaeshi. Ca n’en fait pas pour cela un guerrier. Ca en fait juste un homme violent. L’Aikido d’O Sensei n’était pas violent, mais il était martial, ça oui, au sens le plus noble et le plus vrai de ce terme qui n’est sans doute pas ce que le bon sens commun pourrait y entendre.

Merci sensei pour votre réponse !Je ne recherche pas non plus une pratique violente...loin s’en faut !Mais une pratique martiale au sens ou je l’entend moi...c’est à dire, des techniques qui passent sur un partenaire non complaisant !Des techniques qui fonctionnent sur un partenaire et non sur un adversaire, je vous l’accorde,mais quand je vois des ukés volants et des attaques n’ayant pas un soupçon de réalisme....alors là je me dit que dans ces cas là, oui l’aikido n’est qu’une gymnastique !!!Pourtant O sensei ne disait il pas que l’aikido c’etait irimi et atémi, suivis d’une technique d’aikido si nécéssaire ?Peut etre est ce mon passage au wing tsun et au krav maga qui fausse ma vision et mon interprétation des choses,néanmoins oon ne peut je pense, appeller art martial, une pratique qui ne permettrai pas, peu ou prou de se défendre avec un minimum d’efficacité.Et l’aikido pratiqué de manière honnete, c’est à dire entre autre avec des partenaires non complaisants, est capable d’apporter cela en plus d’innombrables autres bienfaits,non ?Quand vous dites qu’il est facile de blesser quelqu’un qui vous "prete" son bras, je vous rejoint entièrement,et ces gens là sont à bannir des tatamis,définitivement.Alors se pose une interrogation de taille...Puisqu’il s’agit de pratiquer avec des partenaires et non des adversaires,et que de ce fait on en arrive à des attaques trop codifiées,donc irréelles, peut on encore parler d’art martial(budo)en ce qui concerne l’aikido ?On en arrive là à une des plus grandes interrogations courant dans les dojos d’aiki du monde entier,quel paradoxe...Qu’en pensez vous ?Bien cordialement.

Macumbeiro bonsoir. Je vais vous faire une confidence. Vous savez peut-être qu’en 1989, j’ai organisé la venue de Morihiro Saito en France pendant deux semaines. J’insiste sur la durée de cette tournée parce que Saito sensei a fait à cette occasion un véritable tour de France. C’est à dire qu’il a pu se faire une idée précise du niveau général de la pratique de l’Aikido dans notre pays à cette époque. Le dernier soir, après une longue journée de cours, nous rentrions à l’hôtel. Maître Saito rompit le silence qui régnait à ce moment là d’une phrase sortie sans doute du fond de sa fatigue, peut-être d’une certaine lassitude, mais aussi d’un constat lucide, et qui vous éclairera sur sa façon de penser.

" Si l’Aikido ne peut plus servir à défendre sa vie ou celle d’une personne qui est agressée, alors il ne sert plus à rien."

Votre préoccupation rejoint donc tout à fait ce que disait Saito sensei après avoir vécu deux semaines en France et rencontré plus de 1500 aikidokas répartis dans six villes de l’hexagone.

L’Aikido est un art martial d’une redoutable efficacité à condition que la logique martiale qui a présidé à l’élaboration des techniques ne soit pas perdue. Une chorégraphie peut être agréable à regarder et peut même permettre à ceux qui la pratiquent de découvrir certaines sensations, mais ce n’est pas un art martial.

Ce qui est très étonnant dans l’Aikido, c’est que l’efficacité martiale est une conséquence du respect que l’on a de certains principes qui, en même temps, éveillent l’esprit à des notions qui dépassent infiniment le cadre de l’art martial. Ces notions appartiennent à la sphère de ce qu’on appelle d’un terme vague la spiritualité. C’est un mot derrière lequel le pratiquant d’Aikido est en mesure de mettre quelque chose. Le problème c’est que l’un ne va pas sans l’autre et que la porte de cette sphère reste fermée au pratiquant d’une chorégraphie qui a été, pour diverses raisons, expurgée de la dimension et de la logique martiale. C’est comme le corps et l’esprit, les deux vont ensemble, et ensemble ils sont un. Si l’on met la tête sur la table du salon et le corps dans l’antichambre, il y a peu de chances que l’on émette des opinions raisonnables sur le monde. C’est pourtant, je vous rappelle, ce que nous faisons depuis le 17ème siècle et un certain René Descartes. La science qui glorifie l’esprit séparé du corps se trompe, comme se trompent ceux qui qui pensent arriver à l’amour que propose l’Aikido en rejetant la dimension martiale. L’amour que propose l’Aikido repose sur le martial, parce que le martial repose lui même sur le principe qui organise la vie tout entière. Ce principe est le mode qu’utilise la vie pour relier les êtres, tous les êtres, du monocellulaire à l’organisme le plus commplexe.

C’est cela que vous expérimentez quand vous êtes saisi kata dori. Vous êtes-vous demandé pourquoi il y avait tant de saisies en Aikido ? Parce que c’est la manière la plus élémentaire d’être relié corps et esprit à l’autre, la manière la plus tangible. Pourquoi les frappes shomen, yokomen,tsuki ne peuvent-elles être étudiées de manière profitable qu’au moment où les saisies commencent à être comprises ? Parce que c’est le stade d’après, un stade plus évolué où le lien qui unit aite et nage (uke et tori si vous préférez) est bien réel mais moins visible, moins tangible qu’une saisie du poignet ou du keikogi, et donc plus difficile à percevoir et à gérer. Il existe encore après cela un troisième stade, c’est le stade où ce qui est connecté entre aite et nage est un mélange encore plus subtil de corps et d’esprit que ce n’était le cas aux stades précédents.

Et tout cela macumbeiro, tout cela, c’est le Budo. Que les attaques soient codifiées est un mal nécessaire au début. On ne peut pas apprendre sans méthode et sans règle. Il faut bien commencer par le b a ba. Mais la dimension scolaire doit s’effacer un jour devant la liberté, c’est ce que l’on appelle "oublier la technique". Et cela, vous avez raison, n’est pas possible sans une grande honnêteté et une grande rigueur dans la pratique d’aite (uke). Voilà pourquoi il est dit qu’idéalement uke devrait toujours avoir cinq ou six dan d’avance sur tori. Parce que l’on ne peut se comporter avec justesse et profit pour l’autre, en tant qu’uke, que si l’on a déjà effectué le parcours ou au moins une bonne partie de ce parcours, et que l’on sait vers où le débutant doit se diriger.

Merci sensei pour ces eclaircissements !Bien cordialement.

Cher Monsieur Voarino,

J’ai lu avec interret votre lettre ouverte et vos commentaires. Cela dit, j’ai releve ce qui me parrait comme une incoherence entre vos propos sur la succession au titre de Doshu apres la mort de O Sensee et l’interview de Tohei Sensee qui suit.
Visiblement, c’est O Sensee qui a demande a Tohei de faire en sorte que K lui succede. Aucune mention n’est faite d’une competition entre les deux hommes a ce moment mais plutot un desir de Tohei d’appliquer le souhait de son maitre.

J’aimerais bien avoir votre opinion sur ce sujet.

Merci d’avance

Bonjour Maniatis,

Je vous remercie pour l’article de Koichi Tohei que je ne connaissais pas et qui est intéressant à plus d’un titre. Pour le point que vous soulevez, j’ai effectivement insisté sur la compétition entre Kisshomaru et Tohei pour la succession technique d’O Sensei à la direction de l’Aikikai. Je n’ai pas vécu ces évènements comme témoin, mais je tiens mon information de Pierre Chassang et de Gérard Gras, pionniers de l’Aikido français et surtout amis intimes de Tadashi Abe dans un premier temps, puis de Nobuyoshi Tamura. Tadashi Abe, directement formé par O Sensei, était le personnage le plus proche de Koichi Tohei dans la hiérarchie de l’Aikido, et Tamura était le chef de file de la nouvelle génération formée par Kisshomaru, et donc très proche de ce dernier. Ces deux personnages étaient donc particulièrement bien placés - l’un représentant la tendance Tohei, l’autre la tendance Kisshomaru - pour connaître la réalité des évènements qui se sont déroulés. Ils ont décrit cette compétition de manière non équivoque. Saito sensei d’autre part, proche également de Tohei et de Tadashi Abe me fit comprendre un jour très directement qu’il existait entre Kisshomaru et Tohei une rivalité importante.

Il est exact que Tohei indique dans cet article qu’il a laissé la place de Doshu à Kisshomaru de son plein gré, répondant en cela à une requête d’O Sensei sur son lit de mort. Il n’y a pas de raison de mettre sa parole en doute évidemment. Mais il n’en reste pas moins que ce geste qui honore Tohei quant au respect de la parole donnée, s’est déroulé dans un contexte de tensions et de rivalité importantes entre Kisshomaru et lui. J’en veux pour confirmation plusieurs éléments.

D’abord, les pressions pour que Tohei accepte le poste de Doshu n’ont pas manqué, elles sont clairement indiquées dans l’article même auquel vous faites référence. Tohei écrit en effet (je traduis pour les lecteurs du forum qui ne parlent pas anglais) :

« Au début, Kisshomaru voulut se maintenir à une certaine distance de l’Aikido. Il déclara : Mon père et des gens comme Monsieur Tohei sont venus dans ce monde pour faire de l’Aikido. Bien que je sois né dans cette famille et dans ses rôles de gardien et de serviteur, je préfèrerais de beaucoup avoir une maison sur la colline d’où je pourrais aller à mon travail le matin et vers laquelle je pourrais rentrer le soir venu. Il avait souhaité prendre un rôle plus administratif de directeur général de l’organisation, plutôt que d’être au centre de l’enseignement. Après qu’ Ueshiba Sensei fut décédé, Monsieur Nao Sonoda vint proposer à Kisshomaru qu’il soit directeur général et moi le Second Doshu... Monsieur Sonoda suggéra à de nombreuses reprises qu’il faudrait que je devienne Doshu... » p 8 et 9 de l’article.

Ensuite, à l’opposé de la démarche de Monsieut Sonoda, on trouve l’attitude d’Osawa sensei, partisan de la ligne dynastique, qui rejette catégoriquement la proposition de Tohei de créer une classe sur le ki à l’Aikikai, expliquant toujours selon Tohei :

« ...que l’Aikido de Aikikai est celui de Kisshomaru, et que les enseignements de Kisshomaru doivent donc former le noyau de l’entraînement. » p 9

Et Tohei ajoute cette phrase dont il faut bien mesurer tout le sens :

« Monsieur Osawa ... faisait des efforts pour soutenir Kisshomaru et essayait d’empêcher les gens de participer à mes entraînements. » p10

Enfin, Kisshomaru, l’année même suivant sa nomination au poste de Doshu qu’il devait à Tohei semble-t-il, n’a rien trouvé de mieux pour manifester sa reconnaissance que de parcourir les Etats-Unis et d’enlever la photo de Tohei des murs des dojos qu’il visitait pour la remplacer par la sienne ( p 9 de l’article).

Ajoutez à cela le contentieux entre Tohei et Tamura, qui apparaît entre les lignes quand Tohei, partagé entre l’amertume et l’irritation, raconte l’anecdote de ce groupe d’élèves de Tamura venus un jour le tester et repartis un peu piteusement après un randori ( p 11). Vous comprendrez alors que la succession d’O Sensei ne s’est certainement pas déroulée dans un climat de sérénité. Il y eut certes un respect de convenances. Comme toujours dans la société japonaise la bienséance fut respectée. Mais derrière cette façade de savoir-vivre et de correction, les couteaux étaient tirés et les coups bas n’ont pas manqué. Les apparences sont trompeuses, tout spécialement au Japon.

Merci Philippe pour cet avis très intéressant.

Ce que je n’arrive pas a saisir c’est pourquoi O Sensei a-t-il laisse les reines de l’organisation qui devra diffuser son art dans le monde entier a quelqu’un qui ; selon vous (et d’autres) n’en avait pas la capacité technique ? Pourquoi ne pas choisir Tohei ou Saito pour ne citer qu’eux ?

Même si je comprend l’importance de la filiation au Japon ; il a dû penser plus d’une fois à comment faire pour que la création de sa vie lui survive dans une forme fidèle a son idée ne croyez-vous pas ?

O Sensei devait quand même voir du bon dans ce que son fils faisait (il lui a quand même laisse le dojo de Tokyo de son vivant). De plus, je pense qu’il était sensible a la proportion incroyable que prenaient l’Aikido dans le monde.

Alors pourquoi ne pas avoir recadre la technique avant de quitter ce monde ? Pourquoi la garder secrète a Iwama ? Il était évident que Saito n’aurait jamais l’influence politique pour diffuser ce qu’il avait appris d’une façon aussi globale que l’Aikikai.

Merci a vous de dédier de votre temps pour répondre a ces questions (que l’on vous a probablement pose maintes fois avant moi).

Bonjour Maniatis,

Votre question est difficile parce que pour tenter d’y répondre il faut entrer dans la culture orientale dont O Sensei était imprégné. Et nous ne pouvons franchir le seuil de cette culture sans nous dépouiller au préalable de nos habitudes de pensée. Il faut poser là, sur une chaise, notre conception du monde, et accepter au moins pour un moment une vision différente des modalités selon lesquelles s’organisent et interagissent spontanément les évènements.

Prenez par exemple l’invasion de l’Irak. Si les stratèges américains avaient lu et compris les propos de Lao Tseu ou de Sun Tzu, ils n’auraient jamais essayé de faire accepter leur vision du monde d’une manière aussi brutale à un peuple aussi différent d’eux. En agissant comme ils l’ont fait, ils ont déclenché un processus de réactions en chaîne qu’ils ne maîtrisent plus.

Quand on veut agir sur le cours des choses, on s’aperçoit bien souvent que le chemin qui semble le plus direct n’est pas forcément le meilleur. Le monde est une matière vivante qui a ses lois. Respecter ces lois est la seule manière d’arriver à un résultat qui ne soit pas à l’opposé de nos attentes.

Vous écrivez qu’O Sensei devait être préoccupé par la manière dont sa création pourrait lui survivre. Je n’en suis pas si sûr. Le Taoïsme enseigne qu’il faut savoir créer sans posséder et agir sans retenir, qu’il faut être capable, une fois l’œuvre accomplie, de ne pas s’y attacher. Si O Sensei était, comme il est vraisemblable, parvenu à une conception de cette nature, il pouvait tout à fait estimer qu’il avait accompli sa mission, rempli son rôle en créant l’Aikido, et que tout ce qui relevait de l’avenir et du développement de cet art dans le monde ne dépendait plus de lui, ne lui appartenait plus.

Et quand bien même O Sensei se soit senti plus concerné que je ne l’imagine par le développement de l’Aikido sur notre planète, je ne crois pas qu’il aurait jamais pu adopter l’attitude d’un occidental et mettre en œuvre une stratégie savamment calculée dans cette optique. Les orientaux ont une approche différente. Ils regardent comment les choses se mettent en place d’elles mêmes par le jeu naturel des évènements. Ils acceptent cette souveraineté du monde et ils agissent ensuite. Leur action est réelle, mais elle se déploie dans le cadre de l’accompagnement du processus déjà existant et démarré par plus grand qu’eux. Jamais ils n’essaient de forcer les choses, de les contraindre à entrer dans un moule théorique, artificiel pour lequel elles ne sont pas faites et contre lequel elles se rebellent toujours.
O Sensei a considéré avec juste raison que son fils, s’il n’était pas un technicien, possédait en revanche les qualités nécessaires pour faire connaître l’Aikido en dehors du Japon et mettre en oeuvre la structure utile à cette fin. Il a donc laissé faire son fils que le destin semblait avoir engagé dans cette voie et qui semblait y réussir. Gérer une telle entreprise eut été pour Morihei Ueshiba aller au-delà de son domaine de compétence et de ce qu’il lui avait été assigné de faire dans le cours de sa vie. En revanche, dans le cadre de son domaine de compétence qui était la mise au point et la transmission des techniques d’Aikido, il avait encore un rôle à jouer. Et ce rôle il l’assuma pleinement en faisant ce qu’il savait faire : en enseignant l’Aikido. C’est dans ce but qu’il voyagea d’une manière intensive à la fin de sa vie, et des élèves comme Michio Hikitsuchi, Tanaka Bansen et d’autres furent les témoins de cet effort de transmission. A Iwama où vivait O Sensei, Morihiro Saito en fut le bénéficiaire le plus privilégié.

Vous avez bien raison de dire qu’Iwama n’avait pourtant pas au départ l’audience internationale et la notoriété de l’Aikikai de Tokyo. Mais c’est aussi un enseignement du Tao que si l’on veut devenir célèbre il faut d’abord se cacher dans un coin, et si l’on veut être grand commencer par se faire tout petit. Et regardez ce qui se passe aujourd’hui : l’enseignement d’un homme seul, Morihiro Saito, à partir d’un obscur petit village du Japon, est en train de devenir une référence internationale et de faire comme un contrepoids à l’enseignement de l’Aikikai. Il n’était pas obligatoire que cela advienne, certes, mais il n’était pas non plus imprévisible que cela se passe ainsi

Je ne peux donc pas manquer de terminer ce message en vous rappelant ce que j’ai déjà écrit quelque part je crois, mais qui se comprend peut-être mieux à la suite de l’explication que je viens de donner. C’est une anecdote que racontait maître Saito. Un jour, à la fin d’un entraînement, il fit cette remarque à O Sensei : « Sensei, votre fils qui est à Tokyo ne voit rien de tout ce que nous faisons ici. » O Sensei répondit simplement : « Les choses sont bien comme elles sont. »

Philippe Voarino

Qu’est-ce que l’Aikido Traditionnel ?


L’Aikido n’est pas un sport, c’est un art martial dont les lois (takemusu) sont en harmonie avec les lois de l’univers. L’étude de ces lois permet à l’homme de comprendre sa place dans le monde. L’Aikido est né à Iwama, O Sensei a réalisé dans ce village la synthèse entre tai jutsu, aiki ken et aiki jo.

Où pratiquer l’Aikido Traditionnel ?


La Fédération Internationale d’Aikido Takemusu (ITAF) apporte au pratiquant la structure dont il a besoin pour travailler au plus près de la réalité définie par O Sensei Morihei Ueshiba. Ses représentations nationales officielles garantissent un enseignement fidèle à celui légué par le Fondateur.

Les armes de l’Aikido, l’aiki ken et l’aiki jo


Dans l’Aikido moderne les armes sont peu enseignées, voire pas du tout. Dans l’Aikido d’O Sensei au contraire, l’aiki ken, l’aiki jo et le tai jutsu sont unis par des liens tels qu’ils forment ensemble un riai, une famille de techniques harmonieuses issues d’un principe unique. Chaque technique aide à comprendre toutes les autres.

Aikido art martial ou art de paix ?


La paix est un équilibre de l’être humain avec le monde qui l’entoure. L’objectif de l’art martial véritable n’est pas de devenir plus fort que son adversaire, mais de trouver dans l’adversaire un moyen de réaliser l’harmonie, l’ennemi n’existe plus alors comme tel mais comme celui qui offre l’occasion de parvenir au ki unifié.

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