Points techniques : du but à la conséquence...

Précédemment dans un article intitulé la "méthode SAITO" nous avons vu que l’apprentissage du principe passe par la mise en place statique de ses conséquences.

Bien que cette phrase paraisse simple d’accès, il n’en est pas moins vrai qu’en grattant un petit peu elle révèle la façon d’aborder la progression technique. En effet comprendre cette phrase permet de voir en quoi la compréhension et l’incorporation à notre pratique du principe irimi-tenkan, nous permet de passer de l’univers des buts à celui des conséquences, du monde de l’étude à celui de l’application.

Tout d’abord clarifions ce que nous entendons par principe irimi–tenkan. Pour faire simple, le corps humain est un axe vertical matérialisé par la colonne vertébrale. Lorsque cette colonne tourne sur elle-même elle entraîne simultanément un côté du corps vers l’avant et l’autre vers l’arrière.

Après cette illustration schématique, voyons concrètement au travers de l’exercice que nous appelons “ichi no suburi” ou “shomen uchi komi” en quoi les points techniques peuvent nous permettre de mieux appréhender le principe irimi-tenkan.

Le temps 1 correspond au moment ou tori à déjà armé son ken. Dans cette position les points techniques importants sont : - les lignes des épaules et du bassin sont parfaitement de face - l’alignement du poignet gauche avec l’axe - le ken descend loin dans le dos - le pied avant vient se positionner dans le creux du pied arrière

Le temps 2 correspond à la position finale du suburi, les points techniques associés sont : - le ken doit être dans être dans l’alignement du nœud de ceinture - de corps doit être en position hanmi - le ken doit finir parallèle au sol

Le temps 1 ½ nous permet de voir une position des mains et du corps intermédiaire pour lesquels il n’a pas été définis de points techniques spécifique. Nous voyons cependant que les mains sont placées l’une au-dessus de l’autre avec le ken dans leur prolongement et que la ligne des épaules (et du bassin même si l’image ne le montre pas) est encore de face.

Tenir compte de tous ces points techniques lors de la réalisation du premier suburi de ken nous permettent de comprendre et de voir que l’axe du corps doit obligatoirement être mis en rotation pour pouvoir passer de la position temps 1 à la position temps 2. Respecter les points techniques des différentes positions permet alors de découvrir le principe irimi-tenkan et cela malgré soi...

Il, le principe, entraîne simultanément un côté du corps vers l’avant et un côté vers l’arrière et par extension tout ce qui est relié aux côtés en question. Dans ce suburi la main droite est alors entraîné vers l’avant pendant que la main gauche est entraîné vers l’arrière et parce que les mains sont accrochées au ken, la coupe du ken sera engendré par un levier généré par le principe irimi-tenkan.

Nous venons donc de mettre le doigts sur ce qui peut nous permettre de mieux comprendre l’idée que l’arme doit devenir le prolongement du corps et d’un point de vue technique nous découvrons que :

de la rotation de l’axe naissent des leviers.

Il est souvent dit que la pratique des armes doit servir la pratique du tai-jutsu et que travailler l’un doit permettre d’améliorer l’autre, tentons de retrouver au travers d’une technique de tai-jutsu que l’on nomme ikkyo ce que nous a appris la pratique du suburi.

En ce qui concerne les points techniques spécifiques, lors de l’étude il est demandé aux pratiquants : - d’amener le niveau du poignet plus haut que le niveau du coude - de mettre le bras d’uke en extension coude en l’air - de former un angle de 90° entre le corps et le bras - d’ouvrir le pied avant de façon à se trouver en hito e mi - d’avoir le bras d’uke parallèle à son corps.

Lors de l’étude, ces points techniques sont autant de buts à atteindre par le pratiquant pour que le mouvement technique puisse être réalisé de façon juste. Mais plus important, c’est par le respect de ces points techniques que le pratiquant va découvrir le principe irimi-tenkan. Une fois cela réalisé, le fait d’avoir le poignet plus haut que le coude ne sera plus un but à atteindre mais une conséquence naturelle de la rotation qui aura créée le levier permettant d’abaisser le coude tout en remontant le poignet, tout comme l’ouverture du pied...

Nous venons donc de voir qu’au travers des points techniques il est possible de remonter jusqu’au principe irimi-tenkan, il est l’important d’être conscient, en tant que pratiquant, de l’existence de ces points techniques, de les apprendre et de chercher à les retrouver au cours de chacune des techniques effectuées lors de l’étude. Mais également en tant qu’enseignant afin d’en assurer une transmission rigoureuse car perdre la connaissance des points techniques équivaut à perdre la possibilité de remonter jusqu’au principe. Et fait des techniques non plus des outils mais des finalités.

Une fois que l’on pense à une technique au travers du principe irimi-tenkan, il est encore plus intéressant de se rendre compte que tout ce qui préoccupe un pratiquant lors de l’exécution d’une technique (recherche de déséquilibre, sécurité, ...) finit par devenir des conséquences naturelles du principe.

Ainsi grâce à la photo ci-contre nous pouvons voir que s’il est vrai que le principe irimi-tenkan fait fonctionner le corps de tori il n’en est pas moins vrai qu’il fait également fonctionner celui d’uke.

Nous voyons que par la rotation de son propre axe tori va provoquer (et cela au travers du levier explicité précédemment) une rotation de l’axe d’uke qui va entraîner une partie de son corps vers l’avant tout en entraînant simultanément une partie vers l’arrière.

Le fait d’entraîner une partie vers l’avant et l’autre vers l’arrière a plusieurs conséquences importantes :

  • Tori est en sécurité vis-à-vis du poing libre
  • Tori amène uke sur son déséquilibre avant

Ainsi être en sécurité, déséquilibrer uke ne sera plus un but mais une conséquence.

A l’inverse il est facile de voir que sans rotation de l’axe tori ne peut manifester les conditions de sa propre sécurité, ou utiliser à son avantage le déséquilibre d’uke. Il faudra alors trouver des “trucs” pour pouvoir faire face à cela.

Sur la même phase technique que précédemment mais sans mise en place du principe irimi-tenkan, il est très net que :

  • tori est en danger vis-à-vis du poing libre
  • tori ne déséquilibre pas uke mais pousse sur sa jambe d’appuis.

Ainsi en tenant compte de tout ce qui vient d’être expliqué il est possible de voir que les points techniques spécifiques aux techniques ne seront lors de l’application du principe que des conséquences de celui-ci tout comme le fait d’être en sécurité par rapport à uke, qu’uke soit mis en déséquilibre...

Il peut être intéressant alors de réfléchir au fait qu’en appliquant correctement le principe irimi-tenkan, la technique manifestée qui s’adaptera au contexte “ici et maintenant”, ne pourra jamais être fausse car comme nous venons de le voir le principe manifestera naturellement les points techniques spécifiques rendant ainsi toute technique juste... D’où la nécessité de bien prendre son temps pour se donner une chance de découvrir et assimiler le principe irimi–tenkan par l’intermédiaire des points techniques. Or il n’est possible de vérifier la justesse de chaque point technique et ce à chaque phase de la technique qu’en se donnant le temps de vérifier cela. L’article sur la “méthode Saito” m’a poussé à compléter par cet article, mais cet article plus encore me permet d’insister et de répéter les paroles de Morihiro Saito Sensei : “Kotai jusqu’au 3ième dan”.

Matthieu Jeandel, 21 juin 2009

Commentaires

Bonjour,

Tout d’abord je tiens à remercier tout les contributeurs à ce site extrêmement interessant.
Je suis régulièrement la vie du site et les articles et discussions m’apportent beaucoup pour ma pratique.
Ma question porte sur la rotation de l’axe du corps dans la pratique du premier suburi de ken (pour prendre un exemple concret et partagé)...
J’ai bien compris comment la rotation de l’axe permettait de faire descendre le ken lorsqu’on le pratique en avancant le pied droit (je préfère éviter les termes japonais que je ne maitrise pas suffisament de manière à éviter les coquilles).

Et voila ma question : qu’en est-il lorsqu’on le pratique en avancant le pied gauche ?
Est ce que le rotation des épaules est inversée par rapport à celle des hanches ?

Encore une fois merci pour le travail que vous accomplissez, bravo pour ce site exceptionnel !
Cordialement

Thierry

Bonjour Thierry.

Dans la coupe à gauche avec le sabre, « est ce que la rotation des épaules est inversée par rapport à celle des hanches ? ». Non. Ce qui est inversé c’est la position des mains sur la poignée du sabre. Et c’est tout le problème justement : comme la main droite est avant la main gauche dans la coupe à gauche, l’épaule droite a une fâcheuse tendance à venir vers l’avant, tendance que n’a pas l’épaule gauche dans la coupe à droite puisque la main gauche reste derrière la main droite sur la poignée.

Pour des raisons liées à la nature du sabre, on ne peut pas inverser les mains sur la poignée comme on le fait aisément avec le jo par exemple dans certaines circonstances. Ceci a pour conséquence que la coupe à gauche est moins puissante que la coupe à droite parce que le coude gauche ne peut s’y libérer avec autant d’amplitude que dans la coupe à droite.

Gardez ce point de repère : dans la coupe à gauche l’épaule droite doit toujours rester en retrait de l’épaule gauche.

Philippe Voarino

Bonjour Maître,

Je viens de relire l’article de Matthieu sur le lien entre le premier suburi de ken et le principe irimi tenkan et quelque chose m’échappe, quelque chose que je tente de ressentir dans la pratique et que j’observe chez d’autres pratiquants mais sans forcément comprendre !

Il est tout à fait possible de réaliser une coupe shomen uchi komi sans tourner aucunement les hanches, il suffit de glisser droit devant soi en descendant le ken et ce même en restant dans la position hanmi.

Or, me semble t-il, ou alors je n’ai pas compris leur fonction, les suburis sont des exercices préparatoires destinés a former le pratiquant et il serait logique que dans leur réalisation le principe irimi tenkan soit révélé.
Je crois bien ressentir cette mise en oeuvre dans les six autres suburis,il suffit de prendre le second et elle apparait de façon déja plus évidente mais, pour le premier,
j’ai un problème et pour le résoudre je souhaiterais vous poser deux questions :

Tout d’abord pouver vous me confirmer que dans la pratique des suburis les pieds restent en position hanmi à la fin de l’exercice et non en position hito e mi.
D’autre part, si c’est bien le cas, la mise en oeuvre du principe irimi tenkan dans le premier suburi est elle du au fait que lors de la montée du ken il s’opère un retrait de la hanche qui lorsque le ken redescend entraine une rotation du corps lorsque cette hanche revient vers l’avant ? Ou alors y a t-il encore autre chose...

Bonjour Phil.

Je sais bien que vous trouverez dans le site des explications concernant "les deux positions de l’Aikido" : hanmi et hito e mi. Alors je vais vous demander de faire un effort et d’imaginer ceci : ces deux positions ne sont en réalité pas deux, elles sont une. Hanmi qualifie la position du corps disons de semi profil, quand hito e mi qualifie la position des pieds qui permet au corps d’être de profil. Il faut donc bien comprendre ceci : le corps est en hanmi quand les pieds sont en hito e mi. La posture est globale unique et intégrée.

Ceci est tout à fait fondamental et vous donnera accessoirement la réponse que vous cherchez concernant le premier suburi de ken. Croyez bien que je pèse tout à fait mes mots en écrivant ce qui suit : il n’y a pas d’autre position des pieds en Aikido qu’hito e mi.

Philippe Voarino

Qu’est-ce que l’Aikido Traditionnel ?


L’Aikido n’est pas un sport, c’est un art martial dont les lois (takemusu) sont en harmonie avec les lois de l’univers. L’étude de ces lois permet à l’homme de comprendre sa place dans le monde. L’Aikido est né à Iwama, O Sensei a réalisé dans ce village la synthèse entre tai jutsu, aiki ken et aiki jo.

Où pratiquer l’Aikido Traditionnel ?


La Fédération Internationale d’Aikido Takemusu (ITAF) apporte au pratiquant la structure dont il a besoin pour travailler au plus près de la réalité définie par O Sensei Morihei Ueshiba. Ses représentations nationales officielles garantissent un enseignement fidèle à celui légué par le Fondateur.

Les armes de l’Aikido, l’aiki ken et l’aiki jo


Dans l’Aikido moderne les armes sont peu enseignées, voire pas du tout. Dans l’Aikido d’O Sensei au contraire, l’aiki ken, l’aiki jo et le tai jutsu sont unis par des liens tels qu’ils forment ensemble un riai, une famille de techniques harmonieuses issues d’un principe unique. Chaque technique aide à comprendre toutes les autres.

Aikido art martial ou art de paix ?


La paix est un équilibre de l’être humain avec le monde qui l’entoure. L’objectif de l’art martial véritable n’est pas de devenir plus fort que son adversaire, mais de trouver dans l’adversaire un moyen de réaliser l’harmonie, l’ennemi n’existe plus alors comme tel mais comme celui qui offre l’occasion de parvenir au ki unifié.

http://www.aikidotakemusu.org/fr/articles/points-techniques-du-la-consequence
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