Méthode SAITO #5

RAPPEL

La méthode d’apprentissage de l’Aikido créée par maître Saito témoigne d’une intelligence hors du commun des mécanismes d’acquisition de techniques corporelles, elle est d’une efficacité remarquable pour apprendre rapidement et avec précision les éléments qui constituent les mouvements d’Aikido.
Il est de toute première importance que cette méthode soit utilisée, transmise et préservée.
L’étude qui va suivre pourrait laisser penser que j’adopte une attitude critique vis à vis de cette méthode et que je prends une certaine distance à son égard : un tel sentiment ne serait pas le reflet de la réalité, je ne répèterai jamais assez que cette méthode est le meilleur outil dont nous disposions à ce jour pour guider un débutant sur le chemin de l’Aikido. Ceci est dit haut et clair, doit absolument être entendu, et ne jamais être oublié. Il vaudrait mieux, dans le cas contraire, ne pas lire le dossier suivant.

On constate que la direction dans laquelle est exécutée la technique gokyo omote est identique à la direction d’ikkyo omote, nikyo omote, sankyo omote et yonkyo omote, telle que cette direction est analysée dans MS #2, MS #3 et MS #4 : direction avant droit de tori.
Contentons-nous pour l’instant de remarquer un « détail » qui va prendre toute son importance après quelques explications : bien que la direction finale soit la même, on voit nettement sur les photos 3 et 4 que maître Saito est obligé d’amener le bras d’uke un instant dans la direction opposée avant de « repartir » dans la direction d’ikkyo omote :

De fait, il expliquait à Iwama que ce « détour » était indispensable, et qu’on ne peut pas descendre uke aussi directement que dans ikkyo omote, à cause de la saisie inversée de son poignet.

Retenons bien cela et voyons maintenant comment O Sensei faisait gokyo :

O Sensei ne va pas du tout dans la direction d’ikkyo omote, il va en réalité dans la direction opposée à 180° à ikkyo omote. On constate que cette direction est justement celle préconisée et utilisée par maître Saito pour un instant avant qu’il ne « reparte » dans la direction d’ikkyo omote.

Ce gokyo d’O Sensei est généralement interprété par les pratiquants comme un gokyo ura. Il a été analysé dans le Kajo #13 et le Kajo #18, on ne peut pas y revenir ici et je renvoie à la lecture de ces dossiers. Mais je pose simplement la question suivante : s’il s’agissait bien là de gokyo ura, que serait donc le mouvement que maître Saito appelle justement gokyo ura, que l’on peut découvrir sur les photos suivantes, et où l’on voit clairement que la direction de travail est à l’opposé de la direction utilisée par O Sensei ?

Un autre gokyo ura peut-être … opposé de 180° au gokyo ura d’O Sensei … ?

A ce stade, une explication devient nécessaire.

Nous avons pris l’habitude d’associer ura à toute rotation de l’axe du corps vers l’arrière. Cette vision doit être corrigée : il n’y a pas en réalité de rotation de l’axe « vers l’arrière », la rotation de l’axe est sur lui- même, ou autour de lui-même si l’on veut, c’est l’origine de tout mouvement d’Aikido, c’est donc le principe. Cette rotation de l’axe sur soi donne naissance à deux choses simultanément : la rotation d’une hanche vers l’avant et la rotation de l’autre hanche vers l’arrière, nécessairement, parce que les hanches sont attachées à la colonne vertébrale. C’est la nature qui a voulu cela, ce n’est pas une décision de l’homme, et personne ne peut s’y opposer ou le contredire.
La rotation des hanches est ce par quoi la rotation de l’axe est rendue visible.

  1. Aussi longtemps que cette rotation est effectuée sur place il n’y a pas déplacement du corps dans l’espace : les pieds de tori pivotent en adoptant des angles différents, mais sans pour autant quitter leur place. Une hanche fait alors obligatoirement et simultanément tenkan quand l’autre fait irimi, et vice versa. Cette relation dynamique qui unit les hanches est appelée d’un nom qui n’est que la pure description de cette action en complémentarité : irimi-tenkan.
  2. Il se trouve que l’amplitude maximum de cette rotation sur place est, chez l’homme, de 180°. Il n’est pas possible d’aller au-delà sans déplacer le corps. Parvenue à ce point maximum de 180°, la rotation de l’axe, si elle continue, entraîne en effet les jambes, nécessairement. C’est ainsi, c’est la nature également qui a décidé cela.
    La rotation peut, à ce moment, entraîner indifféremment la jambe arrière de tori vers l’avant, ou sa jambe avant vers l’arrière, selon la décision prise par lui à ce moment crucial. Ce choix est la part de liberté qui est laissée à tori. Le corps alors se déplace vers l’avant ou vers l’arrière. Le nom donné à cette action est ici également la pure description de ce qui se passe : tai no henka, qui peut se traduire par déplacement du corps.
    Tai no henka est donc indifféremment un déplacement du corps vers l’avant ou vers l’arrière. Si la jambe arrière est entraînée par la hanche irimi vers l’avant, on a le déplacement tai no henka vers l’avant d’ikkyo omote, shiho nage omote, kaiten nage… Si la jambe avant est au contraire entraînée par la hanche tenkan vers l’arrière, on a évidemment le déplacement fondamental tai no henka vers l’arrière qui commence chaque cours d’Aikido – base de tous les mouvements ura – et par conséquent ikkyo ura, shiho nage ura… et gokyo ura qui nous intéresse ici plus particulièrement.

Sur les photos, O Sensei effectue une rotation de 180°, s’arrête à ce point maximum et y amène uke au sol. Pour que ce gokyo puisse être qualifié d’ura, il faudrait qu’O Sensei dépasse ce point maximum et soit alors obligé par la rotation de son axe d’envoyer sa jambe droite vers l’arrière, ce qui l’obligerait alors à déplacer son corps (tai no henka), et le ferait passer dans le dos d’uke où se terminerait dès lors la technique. C’est précisément ce que fait maître Saito, et c’est pourquoi la technique qu’il démontre est correctement appelée gokyo ura, alors que la technique démontrée par O Sensei ne peut être en toute logique que gokyo omote.

Ce point de compréhension acquis, la vraie question est alors celle-ci : pourquoi faut-il faire gokyo omote dans une direction opposée de 180° à celle d’ikkyo omote ?
La réponse se trouve dans la saisie. On ne réalise pas toujours que la saisie gokyo se situe à 180° de la saisie ikkyo, comme on peut le voir sur les photos :

Ce point est essentiel et il a une conséquence directe : si la saisie gokyo est maintenue telle qu’elle doit l’être, c'est-à-dire telle qu’indiquée ci-dessus, et sans bouger d’un millimètre comme il se doit, il est impossible de faire gokyo dans la direction d’ikkyo omote. J’engage chaque pratiquant à faire cette expérience, il s’apercevra qu’il ne peut pas empêcher son épaule (celle de la main qui tient le poignet d’uke) de monter contre nature et d’une manière qui rend la technique irréalisable, à moins de forcer musculairement.

Que se passe-t-il alors si l’on veut réaliser malgré tout gokyo omote dans la même direction qu’ikkyo omote ? On est obligé de modifier la saisie du poignet d’uke en laissant « glisser » la main autour de ce poignet afin de rabaisser l’épaule. Chacun peut vérifier à l’entraînement cette nécessité naturelle. Et l’on peut vérifier surtout, en comparant les grossissements des photos d’O Sensei et de maître Saito, que c’est très exactement ce que fait ce dernier. Alors que la saisie d’O Sensei ne bouge pas d’un millimètre du début à la fin du mouvement, on voit nettement que la saisie de maître Saito a glissé d’un quart de tour sur le poignet d’uke :

Or il y a une grande différence entre la saisie gokyo authentique et cette saisie « ajustée ». On comprend maintenant le « détail » que nous avons signalé au début de ce dossier sur l’exécution de gokyo omote par maître Saito et qui consiste à amener le bras d’uke un instant dans la direction opposée avant de « repartir » dans la direction d’ikkyo omote : c’est la concession indispensable à la direction vraie, le mouvement et le temps nécessaires à la modification de la saisie, si l’on veut absolument terminer gokyo omote dans la direction d’ikkyo omote.

La conclusion inéluctable de cette merveilleuse logique du corps humain est que la saisie du poignet en gokyo – à 180° donc de la saisie ikkyo – oblige l’exécution de gokyo omote à 180° d’ikkyo omote. Ce n’est pas une décision de l’homme, c’est une nécessité imposée par l’univers qui a fait le corps humain tel qu’il est :

Et la preuve de cette relation intime entre gokyo et ikkyo, c’est que le principe du contrôle du bras dans gokyo est, tout comme dans ikkyo, le blocage de la butée de l’olécrane sur l’humérus : le bras d’uke est contrôlé en extension dans les deux techniques, alors que pour nikyo, sankyo et yonkyo le bras d’uke est plié par sa mise en vrille. Il s’agit donc bien de la même immobilisation, mais qui est exécutée à 180°. Si l’on prend une pièce de monnaie, on comprend qu’elle puisse avoir un côté face et un côté pile opposés l’un à l’autre, mais qu’il s’agit néanmoins de la même pièce. Et bien c’est la même chose avec ikkyo omote et gokyo omote : certains détails de leur apparence sont différents, mais il s’agit de la même technique. Ikkyo omote est le côté face, gokyo omote le côté pile.

Ikkyo et gokyo sont le recto et le verso du même mouvement, ils ne peuvent donc être séparés, pas plus qu’on ne peut séparer les deux faces d’une pièce de monnaie. Voilà la raison profonde pour laquelle O Sensei utilisait le même mot pour parler d’ikkyo et gokyo : il disait ippo dans les deux cas (cf. Kajo #13) parce qu’il parlait d’une même chose. Il n’a jamais dit gokyo, c’est la modernité, parce qu’elle ne comprenait plus cette relation, qui a décidé d’adopter deux noms différents pour les deux techniques, et c’est ainsi qu’est née la «cinquième immobilisation», gokyo. Comme gokyo est bien adaptée contre une attaque au couteau (à la différence d’ikkyo), on en a fait une technique « spécifique », mais en réalité gokyo n’est que la face cachée d’ikkyo. En toute rigueur, il n’y a donc pas cinq immobilisations fondamentales, mais quatre. Et c’est grande logique puisque le poignet humain n’a que quatre faces (cf. MS #4). Ces quatre faces sont à l’origine des quatre lois ippo, nipo, sanpo yonpo (cf. Kajo #20).

En ajustant la saisie du poignet d’un quart de tour, maître Saito fait du coup une entorse au principe de kokyu qui veut qu’en Aikido les mains travaillent toujours en synergie (toutes deux en pronation ou toutes deux en supination). Sur la photo 4, les mains fonctionnent en effet en opposition – la droite est en supination et la gauche est en pronation – comme on le voit nettement si on compare avec cette autre photo où maître Saito explique lui-même la bonne position des mains sur gokyo (toutes deux en pronation) :

Ce qui sépare les deux photos ci-dessus est ce qui sépare le compromis – imposé par la méthode de travail adoptée – de la technique véritable. La position finale des mains ne peut en effet être correcte que dans la mesure où la position initiale est également correcte :

Alors que la saisie ikkyo est idéale pour un contrôle dans la direction d’ikkyo omote, la saisie gokkyo est idéale pour un contrôle opposé de 180° à cette direction. Ce contrôle est obtenu de manière directe et logique par la mise en œuvre de la spirale. L’«aller-retour» utilisé par maître Saito complique au contraire l’exécution et exige les ajustements que nous avons mis en évidence.

Maître Saito a vécu 23 ans avec O Sensei à Iwama, de 1946 à 1969, il a eu le privilège de s’entraîner chaque jour seul avec le Fondateur, il n’ignorait rien des nécessités de gokyo. Pourquoi alors s’est-il contraint toute sa vie à enseigner gokkyo omote dans la même direction qu’ikkyo omote, au prix de compromis qui paraissent à première vue incompréhensibles de la part d’un homme qui détient la connaissance ?

Plus ma vision s’éclaircit sur les choix qu’il fit et sur les raisons qui l’ont poussé, plus grandissent mon estime et mon respect pour lui, et plus je mettrai de soin et de prudence à expliquer ce qu’il me reste à expliquer maintenant.

Philippe Voarino, juin 2013.

Commentaires

Bonjour Maître,

Il y a donc quatre principes d’immobilisation.

La technique hiji kime osae encore appelée ude hishigi est encore appelée rokkyo lorsqu’elle se pratique sur une attaque au tanto.

Et à la lecture de votre article je me demande si rokkyo n’est pas le pendant de nikyo comme gokyo l’est pour ikkyo.

Car en fait même si hiji kime osae contrôle le coude, il y a aussi un contrôle du poignet et j’ai bien l’impression que les hanches de tori doivent être orientées dans une direction symétrique à celle de nikyo omote lorsque l’on réalise cette technique.

Suis-je dans l’erreur ?

Bonjour Phil.

Hiji kime osae est un ikkyo.

Philippe Voarino

Qu’est-ce que l’Aikido Traditionnel ?


L’Aikido n’est pas un sport, c’est un art martial dont les lois (takemusu) sont en harmonie avec les lois de l’univers. L’étude de ces lois permet à l’homme de comprendre sa place dans le monde. L’Aikido est né à Iwama, O Sensei a réalisé dans ce village la synthèse entre tai jutsu, aiki ken et aiki jo.

Où pratiquer l’Aikido Traditionnel ?


La Fédération Internationale d’Aikido Takemusu (ITAF) apporte au pratiquant la structure dont il a besoin pour travailler au plus près de la réalité définie par O Sensei Morihei Ueshiba. Ses représentations nationales officielles garantissent un enseignement fidèle à celui légué par le Fondateur.

Les armes de l’Aikido, l’aiki ken et l’aiki jo


Dans l’Aikido moderne les armes sont peu enseignées, voire pas du tout. Dans l’Aikido d’O Sensei au contraire, l’aiki ken, l’aiki jo et le tai jutsu sont unis par des liens tels qu’ils forment ensemble un riai, une famille de techniques harmonieuses issues d’un principe unique. Chaque technique aide à comprendre toutes les autres.

Aikido art martial ou art de paix ?


La paix est un équilibre de l’être humain avec le monde qui l’entoure. L’objectif de l’art martial véritable n’est pas de devenir plus fort que son adversaire, mais de trouver dans l’adversaire un moyen de réaliser l’harmonie, l’ennemi n’existe plus alors comme tel mais comme celui qui offre l’occasion de parvenir au ki unifié.

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