Kajo #4

Nous avons, dans le dossier # 3, placé nos deux pieds sur des angles de 60° selon les recommandations d’O Sensei.

Mais nous faisons maintenant une observation fondamentale : jamais O Sensei ne positionne ses pieds à 60° en attendant l’attaque.

Toutes les photos que nous possédons le montrent en effet à ces moments dans une position triangulaire certes, mais dans laquelle son pied avant est beaucoup moins ouvert, comme illustré par les photos ci-dessous et que nous schématisons sur notre figure.

Ce placement des pieds met le corps dans une position caractéristique de l’Aikido appelée aujourd’hui hanmi. L’épaule correspondant au pied arrière est légèrement en retrait de l’épaule correspondant au pied avant. Ainsi, seule une moitié du corps est exposée à l’attaque. Mais en même temps, le seika tanden de tori (flèche noire) reste dirigé vers l’adversaire (flèche rouge). Autrement dit, tori fait face à l’attaque mais sans être de face et en offrant de ce fait très peu d’ouverture.

Il est exclu, de s’opposer frontalement à la flèche rouge, ce serait une situation conflictuelle d’autant plus inutile qu’uke a précisément ses appuis et donc sa force dans cette direction. Le moyen utilisé par l’Aikido pour résoudre le conflit est au contraire d’unir les deux forces opposées dans une troisième direction où elles ne sont plus en opposition et dans laquelle uke est en perte d’équilibre. Pour atteindre ce résultat, tori doit nécessairement modifier sa position, et c’est à ce point qu’entre en jeu l’ouverture à 60°.

Au moment ou le mouvement s’engage, les pieds de tori ne restent donc pas dans la position initiale, ils pivotent en une fraction de seconde pour se retrouver chacun à un angle de 60° et détourner la force d’uke, comme indiqué ci-dessus.

O Sensei appelait cette ouverture hito e mi. Le mot ouverture est celui qui convient ici. Toute « position » est en effet par définition « posée » et donc statique. Or, hito e mi est uniquement dynamique, il est essentiel de bien comprendre cela. Gozo Shioda connaissait parfaitement cette réalité (sa pratique dynamique le montre). S’il obligeait ses élèves à adopter hito e mi à l’arrêt, c’est comme on fait dans un film un arrêt sur image, pour permettre à chacun de mieux voir et comprendre.

La toute première technique illustrant ce principe de déplacement est ikkyo omote. Et on peut vérifier sur les photos suivantes d’O Sensei qu’il est scrupuleusement respecté :


1


2


3


4

On voit clairement que le pied droit d’O Sensei, qui est dans la direction d’uke sur la photo 1, a glissé en ouvrant sur la droite dans la photo 2, continue à ouvrir pour pouvoir descendre uke vers la droite sur la photo 3, et se trouve complètement ouvert dans la photo 4, ce qui permet à la partie gauche du corps d’entrer pour amener au sol.

Par la mise en rotation du corps et l’ouverture des pieds, le seika tanden s’oriente comme on le voit à environ 23° d’angle c'est-à-dire précisément dans l’angle d’inclinaison de la terre, et la technique s’effectue ensuite en tournant autour de cet axe. Quand O Sensei déclare que pour faire de l’Aikido il faut connaître et utiliser la rotation de la terre, il ne s’exprime pas du tout comme on le croit généralement par parabole : il décrit très exactement la réalité du mouvement d’Aikido et livre une indication pratique à qui veut bien l’entendre.

Nous pouvons donc désormais positionner la technique ikkyo en toute confiance sur notre figure (en gardant présent à l’esprit que l’angle directionnel considéré est celui du pied avant qui est toujours supérieur de quelques degrés à celui du seika tanden).

Ce sera notre point de départ.

Philippe Voarino, mars 2012.

Commentaires

Bonjour,

Je lis avec intérêt votre démarche qui me semble loin d'être aisé.

Cependant, je tenais à apporter une correction.

Vous débutez cette quatrième partie de votre article par: "Nous avons, dans le dossier # 3, placé nos deux pieds sur des angles de 60° selon les recommandations d’O Sensei."

Mais pour avoir traduit hier le court chapitre kamae de l'ouvrage original Budo, je peux vous certifier qu'à aucun moment le texte de O sensei n'évoque un quelconque "60 degrés d'angle".

Ce qui serait totalement en accord avec votre remarque:

"Mais nous faisons maintenant une observation fondamentale : jamais O Sensei ne positionne ses pieds à 60° en attendant l’attaque."

Une autre remarque qui a son importance, vous écrivez dans la partie 3 de votre article:

"En effet, O Sensei n’écrit pas du tout « adoptez la position hanmi », il écrit « adoptez la position roppo »"

Ce n'est pas vraiment ça, O sensei dit littéralement:

"Se remplir de ki, et faire face à l'adversaire avec une attitude (shisei) d'aiki, irimi hanmi, en ouvrant les pieds dans les six directions."

D'après mes recherches, le passage du texte original a une version "placez les pieds à 60 degrés" provient de Mr John Stevens.

Cela n'enlève bien sur en rien l'intérêt de votre démarche, mais sachez seulement que le postulat "placé nos deux pieds sur des angles de 60° selon les recommandations d’O Sensei." n'apparait pas dans le texte, mais peut avoir exister sous la forme d'un enseignement oral.

Je vais tenter d'approfondir ma recherche à ce sujet.

Bonjour Eric.

Vous avez raison, l’angle à 60° n’apparait nulle part dans le texte original d’O Sensei, mais l’angle à 60° est le seul qui divise le cercle en six directions égales. Or les six directions (roppo), dont parle en revanche abondamment O Sensei, divisent le cercle de manière égale et ne peuvent le faire évidemment qu’en rapport avec l’angle de 60°. Cet angle est donc en rapport direct avec l’enseignement du Fondateur.

John Stevens n’a, je pense, joué qu’un rôle secondaire dans le maquillage du livre d’O Sensei. La question est celle-ci : pourquoi Rinjiro Shirata (qui guidait la plume de Stevens) a-t-il livré malgré tout, avec ces 60° d’angle, une information correcte, alors que son objectif était de brouiller toutes les pistes menant aux connaissances dont parle O Sensei ?

La réponse qui me vient à l’esprit est celle-ci : il fallait quand même bien dire quelque chose dans cette traduction et parler un peu d’Aikido, une impasse totale sur les propos d’O Sensei aurait pu éveiller les soupçons. Alors Shirata a fait tout ce qu’il pouvait pour rendre Budo incompréhensible tout en se réservant une porte de sortie : il a dit, mais de telle manière que la confusion devienne inévitable. Je m’explique. Si je lis que mes pieds doivent emprunter six directions, je peux avec un peu de réflexion et de travail parvenir à la découverte de l’angle de 60°. Si je lis à l’inverse qu’il faut respecter un angle à 60°, il y a peu de chances que je parvienne à la compréhension des six directions. Les six directions sont une information précise et mettent sur une piste. L’angle à 60° est susceptible d’autant d’interprétations qu’il y a de styles d’Aikido, parce que c’est une information trop imprécise.

Mais Shirata est allé un pas plus loin, un pas trop loin peut-être, avec ses grands ciseaux. Il a purement et simplement coupé des passages du livre, des passages fondamentaux pour la compréhension des déplacements en Aikido. Par exemple les façons de marcher qu’évoque O Sensei « selon les six directions intérieures et selon les six directions extérieures et aussi la spirale intérieure et la spirale extérieure ». Cette action, Eric, ne peut même plus être appelé du maquillage, elle porte un nom bien précis et assez peu sympathique : la censure.

Alors pourquoi tout cela ? Je vais vous dire. Le livre Budo a été écrit pour un prince de la lignée impériale, pas pour le commun des mortels. Il a dû être tiré à compte d’auteur à cinquante ou cent exemplaires au plus. C’est un hasard de l’histoire qu’il se soit retrouvé dans nos mains. Ce n’était pas prévu. Quand Stanley Pranin a redécouvert Budo dans les années 1980, il en a fait tirer une édition en japonais et a demandé à Kisshomaru Ueshiba l’autorisation de la mettre dans le domaine public. Cette autorisation lui a été refusée, et à ce jour il n’y a toujours pas de réédition en japonais du seul livre du Fondateur de l’Aikido. Cela semble incroyable, mais la raison en est limpide: il n’était pas possible de maquiller et d’expurger le texte japonais comme on pouvait le faire dans le cadre d’une traduction. Tout le monde aurait eu soudain accès au domaine des connaissances réservées. Alors, comme on ne pouvait tout de même pas mettre sous le boisseau trop longtemps le seul livre du Fondateur, on a donné au brave Stevens l’autorisation de traduire Budo en Anglais, mais sous le contrôle et l’œil vigilant de son professeur Rinjiro Shirata qui s’est chargé de la basse besogne.

Budo n’est pas un livre technique, c’est un livre hermétique. Des connaissances y sont enchâssées qui ne sont pas visibles pour celui qui n’a pas accès au plan souterrain de l’ouvrage. Car ce plan existe et tout y est dit. Je ne vous demande pas bien-sûr de me croire sur parole, je vous demande de me suivre patiemment dans cette série des Kajo que j’ai débutée sur le site. Je vous y mènerai doucement.

L’erreur que commettent les Japonais est celle-ci : la connaissance qu’un homme garde jalousement pour lui n’est pas son trésor, c’est sa limite. Il y a des choses qui ne peuvent être reçues qu’en donnant tout ce que l’on a.

Philippe Voarino

Merci pour votre réponse,

Votre réponse fait un peu "théorie du complot", vous ne trouvez pas ?

Mais pourquoi pas après tout...je n'en sais rien...j’attends avec curiosité la suite de votre réflexion.

Eric Grousilliat

Bonjour Eric.

Complot, non, je n'utiliserais pas ce mot. Pour moi il évoque une entente plus ou moins secrète entre des gens qui veulent renverser un pouvoir établi. Parmi les Japonais il existe une toute petite élite qui connaît les choses que j’ai entrepris d’expliquer. Or cette élite n’a pas besoin d’accéder au pouvoir, elle y est. En revanche elle souhaite s’y maintenir et considère qu’il serait dangereux de transmettre un savoir qui lui confère l’avantage qu’a celui qui sait sur celui qui pense savoir. De plus au Japon gaïjin n'est pas un vain mot ne l'oublions pas.

Ceci dit, le pouvoir en question n’est pas nécessairement politique ou économique. Car ces formes de pouvoir là ne sont elles-mêmes que l’apparence prise par la gouvernance réelle des évènements.

Philippe Voarino

Bonjour Maître,

Je me replonge dans la lecture des précédents chapitres.

Vous précisez que la position hito e mi est une position dynamique en indiquant qu’O sensei n’est jamais dans cette position avant le mouvenent. Vous illustrez d’ailleurs ce fait dans kajo 4 en montrant des photos ou O sensei est en garde en position hanmi avec les pieds moins ouverts, que ce soit en garde avant de réaliser par exemple ikkyo ou en position de garde chudan no kamae avec un ken.

Mais dans votre série concernant les suburis de jo vous débutez vos exercices dans la position hito e mi des pieds.

Est-ce réellement la position de départ et dans ce cas n’y a-t-il pas contradiction avec les notions que vous définissez dans Kajo 4 ? Ou est-ce tout simplement parce que la longueur du Jo ne permet pas d'être centré avec le jo dans une autre position que hito e mi et dans ce cas cette position prévaut elle pour tous les exercices avec le jo?

Qu’est-ce que l’Aikido Traditionnel ?


L’Aikido n’est pas un sport, c’est un art martial dont les lois (takemusu) sont en harmonie avec les lois de l’univers. L’étude de ces lois permet à l’homme de comprendre sa place dans le monde. L’Aikido est né à Iwama, O Sensei a réalisé dans ce village la synthèse entre tai jutsu, aiki ken et aiki jo.

Où pratiquer l’Aikido Traditionnel ?


La Fédération Internationale d’Aikido Takemusu (ITAF) apporte au pratiquant la structure dont il a besoin pour travailler au plus près de la réalité définie par O Sensei Morihei Ueshiba. Ses représentations nationales officielles garantissent un enseignement fidèle à celui légué par le Fondateur.

Les armes de l’Aikido, l’aiki ken et l’aiki jo


Dans l’Aikido moderne les armes sont peu enseignées, voire pas du tout. Dans l’Aikido d’O Sensei au contraire, l’aiki ken, l’aiki jo et le tai jutsu sont unis par des liens tels qu’ils forment ensemble un riai, une famille de techniques harmonieuses issues d’un principe unique. Chaque technique aide à comprendre toutes les autres.

Aikido art martial ou art de paix ?


La paix est un équilibre de l’être humain avec le monde qui l’entoure. L’objectif de l’art martial véritable n’est pas de devenir plus fort que son adversaire, mais de trouver dans l’adversaire un moyen de réaliser l’harmonie, l’ennemi n’existe plus alors comme tel mais comme celui qui offre l’occasion de parvenir au ki unifié.

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