Aikido et Végétarisme

L’aïkidoka authentique, celui qui cherche à suivre au plus près la Voie ouverte et enseignée par le fondateur, se doit d’être végétarien. Ne pas l’être c’est passer à côté du message de l’Aïkido, c’est hypothéquer définitivement toutes ses chances de réalisation spirituelle. Lorsque le fondateur nous dit qu’ «il est de notre devoir d’œuvrer pour le bien des autres à travers notre aïkido »(1), une vision généreuse serait de l’étendre à tous les êtres vivants (animaux et végétaux) et non pas juste à l’homme, vision égoïste, égocentrique et spéciste. Mais l’homme a l’habitude de ce genre de raccourci. Dans la Bible, au sixième commandement du décalogue, il lui est bien ordonner de ne point tuer, et pourtant il éradique ANNUELLEMENT plus de 70 milliards d’animaux terrestres et presque autant d’animaux marins. Et cela juste pour le plaisir de ses papilles !!! Combien de catholiques ou de chrétiens sont végétariens ? alors que Jésus lui-même l’était (2). Or n’oublions pas que la source spirituelle de M. Ueshiba est la religion Shinto dont le concept majeur est le caractère sacré de la Nature, les sacrifices d’animaux y étaient donc proscrits et l’alimentation végétarienne conseillée, raison pour laquelle il nous disait (3):

Tous ceux qui pratiquent l’Aïkido doivent protéger le royaume de mère Nature, le reflet divin de la création, et le préserver dans sa beauté et sa fraîcheur. Les subtiles techniques de l’aïkido naissent aussi naturellement qu’apparaissent le printemps, l’été, l’automne et l’hiver.

Je ne sais pas si vous avez déjà « visité » un abattoir, avec vaches, veaux, cochons ou poulets égorgés au couteau et hurlants de douleur, je ne sais pas si vous avez connu une forêt indonésienne, saccagée, brûlée, avec ses orang-outangs errants comme des âmes en peine, se laissant mourir de faim à cause de la destruction de leur habitat par l’homme, je ne sais pas si vous avez eu l’occasion de voir une mer rougie par le sang des dauphins Calderon dans les îles danoises, mais je peux vous assurer que les premiers mots qui vous viendront à l’esprit ne seront pas « beauté » et « fraîcheur ». Il est de notre devoir d’aïkidoka d’œuvrer pour la paix sur notre planète à tous les niveaux. D’ailleurs pour O Senseï nous devons être des guerriers de la Paix car pour lui le but de la pratique n’est pas simplement de nous rendre plus fort ou plus dur que les autres:

L’Art de la Paix ne doit pas se reposer sur les armes et la force brutale pour triompher ; au lieu de cela, nous devons nous mettre en harmonie avec l’Univers, maintenir la paix dans notre environnement, nourrir la vie et prévenir la mort et la destruction. La véritable signification du mot samouraï désigne celui qui sert et qui adhère au pouvoir de l’amour.(4)

La compréhension même des idéogrammes Aï et Ki nous aident sur le chemin de notre mission puisque Aï signifie « se réunir, s’unir, se rapprocher » et Ki « la force vitale, l’esprit, la Nature »(4) . Le « Do » étant la voie, sous entendu spirituelle. Le champ d’action d’une voie spirituelle ne s’arrête pas aux quatre murs de notre dojo, il s’applique à l’intégralité de notre vie. Ceci chaque pratiquant vous le dira. Donc « notre » art de la non-violence doit être intégré à notre alimentation, à notre relation à l’autre (enfants, famille, amis, collègues, inconnus, animaux, végétaux…), ceci aussi est le riaï, le fait que toutes les composantes de l’aïkido sont reliées entre elles et ne peuvent être considérées isolément.

Le fondateur en personne était végétarien. Tout d’abord par son appartenance à la religion Shinto, religion ancestrale du Japon, puis par la force de la tradition alimentaire japonaise. La première trace écrite de l’alimentation japonaise date du 3ème siècle avant JC, grâce au Gishi-wajin-den, livre historique sur le Japon écrit en Chine, où l’on apprend qu’« il n’y a ni bétail, ni chevaux, ni tigres, ni léopards, ni chèvres et ni pies dans ce pays. Le climat est doux, et les gens d’ici mangent des végétaux frais également en été comme en hiver ». Il y est dit aussi : « Les gens attrapent les poissons et les fruits de mer dans l’eau »(5).Donc au pire une alimentation pesco-végétarienne. Puis arrive le Bouddhisme et en 676 ap. JC , l’empereur japonais Tenmu proclama une ordonnance interdisant de manger du poisson et des fruits de mer, ainsi que la chair animale et la volaille. Ce n’est que quelques 60 années plus tard, en l’an 737, pendant la période Nara, que l’empereur Seimu approuva la consommation de poissons et de fruits de mer. Pendant les 1200 années de la période Nara jusqu’à la restauration Meiji dans la seconde moitié du 19ème siècle, les Japonais se contentèrent de repas de type végétarien. Ils mangeaient habituellement du riz comme aliment principal, des haricots et des légumes. C’était seulement lors d’occasions spéciales ou de célébrations que du poisson était servi. Sous ces conditions, les Japonais développèrent la cuisine végétarienne, Shojin Ryori (ryori signifie cuisiner ou cuisine), née au Japon(5). Il est donc traditionnel au Japon d’avoir une alimentation végétarienne, et lorsque Moreihei Ueshiba voit le jour, 15 ans après la restauration de l’ère Meiji, les anciennes habitudes alimentaires sont toujours bien ancrées dans la société japonaise. Il ne faut pas oublier non plus que le père de Morihei, Yoroku Ueshiba, dont le père était un samouraï, ne pouvait que souscrire et transmettre ces traditions.

De plus nous connaissons tous les pratiques purificatrices du fondateur qu’il effectuait quotidiennement par les « misogi » . Avoir une nourriture carnée alors que l’on cherche à purifier son corps n’a pas de sens, la chair animale etant réputée pour sa lourdeur, son indigestibilité, et l’encrassement qu’elle occasionne tant sur le plan physique (maladies coronariennes et autres cancers du système digestif(6)) que spirituel (la chair animale apporte violence, souffrance et agonie).

Réduire la violence en ce monde était un vœu du fondateur:

L’authentique budo cherche à rétablir l’ordre des choses, à favoriser la paix dans le monde, à nourrir et à protéger toute chose. C’est le but de mon entraînement dans le budo: nourrir, protéger, et développer la vie en usant du pouvoir de l’amour de Dieu. (7)

Finalement, à la question « comment réduire la masse de violence en ce monde ? », c’est Gandhi qui nous apporte la réponse la plus claire en demandant au journaliste qui venait de la lui poser : « Que manges tu ? »

Mais penser que pour éradiquer toute violence il suffit de supprimer la viande de son alimentation serait trop simple et facile, non ? Même si le pas est déjà immense, il n’est que le premier dans une voie qui en compte beaucoup. Il faut également éviter de consommer des aliments qui mettent à mal l’écosystème global de notre planète, s’abstenir d’acheter du cuir (c’est une industrie les plus polluante), proscrire les produits testés sur les animaux, etc… Le végétarien est par essence écologiste, il aime prendre soin de sa planète, pour lui et les générations futures. Nous parlons donc plus d’un style de vie, d’une manière d’être, que d’une simple façon de se nourrir.

Pour conclure, j’ai fini par me demander si les fondateurs des Arts Martiaux, à savoir les moines Shaolin étaient végétariens. La réponse est oui.

Bruno Léger, mars 2012

Url d'origine: http://aikidojolauragais.org/?p=89

NdW: Bruno est, entre autre, un artisant photographe émérite spécialiste de la nature. Vous pouvez apprécier son talent sur son site: http://focus31.org/.

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  1. « Aïkido enseignements secrets » par M. Ueshiba, Budo Editions, p.133 ↩︎

  2. « L’évangile Essénien de la Paix » par E. B. Szekely, Ambre Editions ↩︎

  3. « La philosophie de l’Aïkido » par J. Stevens, Budo Editions, p.31 ↩︎

  4. « Aïkido Enseignements du Fondateur », Guy Trédaniel éditeur, p.146 ↩︎ ↩︎

  5. http://www.ivu.org/french/news/3-98/japan1.html ↩︎ ↩︎

  6. Une alimentation végétarienne équilibrée est bénéfique pour la prévention et le traitement d’affections telles que : obésité, maladies cardio-vasculaires, hypertension, diabète de type II, cancers, ostéoporose, maladies rénales, atteinte des fonctions cognitives, maladies diverticulaires du côlon, calculs biliaires et polyarthrite rhumatoïde. Position officielle de l’American Dietetic Association (http://www.eatright.org) et Dietitians of Canada (http://www.dietitians.ca). Journal of the American Dietetic Association, 2003, 103 (6), 748-765. (Étude appuyée sur 256 références médicales). Ces institutions font autorité dans le domaine médical. ↩︎

  7. « Aïkido enseignements secrets » par M. Ueshiba, Budo Editions, p.53 ↩︎

Commentaires

Merci pour cet article très intéressant. Moi-même végétarien et aïkidoka (très modeste), j'ai été très intéressé de vérifier (je m'en doutais un peu) que le fondateur était végétarien. Cela donne élargit les dimensions de l'aïkido. Les données historiques sur le Japon sont également très instructives. Magnifiques photos par ailleurs sur votre site. Encore merci et bravo pour votre travail sur et dans la nature.

Patrick MORIN

Bonjour Bruno,

A la lecture de votre article, plusieurs éléments m’interpellent. Les premières lignes notamment : « L’aïkidoka authentique, celui qui cherche à suivre au plus près la Voie ouverte et enseignée par le fondateur, se doit d’être végétarien. Ne pas l’être c’est passer à côté du message de l’Aïkido, c’est hypothéquer définitivement toutes ses chances de réalisation spirituelle ». Très honnêtement ces propos me heurtent (je rappelle ici que je ne vise en aucun cas la personne, mais bien les propos). A mon sens, affirmer que, qui n’est pas végétarien est incapable de s’élever spirituellement, est profondément anti-spirituel. Cela reviendrait à dire que les Inuits sont des individus sans spiritualité, puisqu’ils ont un régime essentiellement carné. Et pourtant… leurs traditions me semblent bien plus spirituelles et en harmonie avec la nature que les nôtres, français. A noter que certains fanatiques écolo-végétariens insultent cette ethnie car ils chassent des phoques. Or ils ont pratiqué cela depuis des siècles sans perturber l’équilibre de l’écosystème dans lequel ils vivent. De même, l’on agresse des japonais parce que certaines multinationales pêchent les baleines sans scrupules. Gardons-nous bien des amalgames ! et visiblement votre article en comporte.

Vous écrivez : « Le fondateur en personne était végétarien. Tout d’abord par son appartenance à la religion Shinto ». Je rappelle que l’on ne peut pas appartenir à la religion Shinto car le Shinto n’en est pas une. Qui plus est, il ne dicte pas de règle de bonne conduite ou ne définit pas d’interdit. Ces notions sont arrivées plus tardivement au Japon avec la venue du bouddhisme notamment.

Pour construire votre texte, vous vous appuyez sur la Bible : « au sixième commandement du décalogue, il lui est bien ordonner de ne point tuer, et pourtant il éradique ANNUELLEMENT plus de 70 milliards d’animaux terrestres et presque autant d’animaux marins. Et cela juste pour le plaisir de ses papilles !!! Combien de catholiques ou de chrétiens sont végétariens ? alors que Jésus lui-même l’était ». A ma connaissance, il n’apparaît à aucun endroit dans la Bible que Jésus était végétarien. Vous-même n’indiquez pas sa référence, mais celle de l’Evangile Essénien. Si nous devions suivre votre propos, alors tout bon aïkidoka ne devrait pas boire d’alcool ni ne manger de porc, puisqu’il l’est dit dans le Coran (« Le Diable ne veut que jeter parmi vous, à travers le vin et le jeu de hasard, l'inimité et la haine, et vous détourner d'invoquer Dieu et de la Salat (prière). Allez-vous donc y mettre fin ? » Le Coran [5:91]), et qui plus est dans la Bible : « Tu ne boiras ni vin, ni boisson enivrante, toi et tes fils avec toi, lorsque vous entrerez dans la tente d'assignation, de peur que vous ne mouriez: ce sera une loi perpétuelle parmi vos descendants, afin que vous puissiez distinguer ce qui est saint de ce qui est profane, ce qui est impur de ce qui est pur, » Lévitique [10:9-10].

Alors que faut-il faire ? Je rappelle également que l’on s’interroge toujours sur les pratiques végétariennes d’Adolf Hitler. Donc visiblement, le régime ne semble pas faire la spiritualité…

Dire qu’il faut être végétarien parce qu’O Sensei l’était, revient à dire que tout Aïkidoka doit se raser la tête parce que le fondateur était chauve. Encore une fois gardons-nous des amalgames… Morihei Ueshiba était un être bien trop complexe pour que nous puissions le résumer ainsi. A savoir qu’Onisaburo Deguchi, un des « maitres spirituels » d’O Sensei, disait : « je mange tout ce qui a quatre pattes sauf la table ».

L’être humain est libre de faire ses choix. S’il-vous-plaît laissons les lui. S’il souhaite manger de la viande qu’il en mange, s’il souhaite ne pas en manger c’est son problème. Je vous rejoins totalement lorsque vous dénoncez les conditions d’abattage des animaux à destination de nos assiettes. A mon sens ces pratiques devraient être interdites. Cependant je me rappelle avoir vu ma grand-mère prendre soin de ses lapins ou de ses poules, leur garantir une alimentation saine, un environnement propre et digne, … et les manger. Eh oui j’ai appris à manger les animaux avec gratitude, en remerciant la nature des bienfaits qu’elle nous apporte chaque jour. A mon sens nous étions plus en harmonie avec elle et l’humanité que les fanatiques écologistes qui crachent sur les Inuits…

Respecter la vie, c’est prendre conscience de son importance, l’honorer et la protéger. Les Sioux Lakotas quand ils tuaient un bison, le remerciaient et lui expliquaient ce à quoi allait servir son corps (nourrir sa famille, lui tenir chaud, la guérir, etc.). Eux-aussi vivaient en harmonie avec la nature, pourtant ils mangeaient de la viande et il serait stupide de dire que leur spiritualité était l’égale de la nôtre.

Donc, arrêtons les amalgames et les règles de bonnes conduites. Elles sont dignes des régimes totalitaires. Non pas qu’il faille vivre dans l’anarchie, mais avec bons sens et respect.

La spiritualité n’est pas question de régime ou d’interdit. C’est un état de conscience, une façon de percevoir le monde qui nous entoure. Peut-être que oui, une élévation spirituelle amène à des changements dans son mode de vie (alimentation, travail, rapport aux autres, etc.). J’en fais moi-même l’expérience avec l’alcool, de même un ami avec la viande. Au fil du temps nos corps acceptent ce dont ils ont besoin et rejettent ce qui les dessert. Veillons cependant à ne pas faire le chemin inverse ! Jamais un « maître » spirituel ne vous dira ce que vous devez faire ou non. C’est notre expérience qui doit nous amener à faire nos propres choix et non les croyances des autres.

Pour conclure, j’espère ne pas vous avoir blessé par mes propos. Je ne visais pas la personne mais la pensée. Votre texte faisait simplement écho avec une expérience que j’ai moi-même vécue. A dix-neuf ans, après avoir été marqué par la lecture du Mahatma Gandhi (qui lui-même était de culture végétarienne) j’ai décidé de devenir végétarien. Un an et demi plus tard, j’étais en rééducation pour une fracture de la cheville, due à un régime mal adapté et à des efforts physiques trop intenses. Attention aux préconisations que nous faisons pour les autres. Mal-interprétées, elles mènent immanquablement à la perte de l’individu. L’exemple du Respirianisme par exemple… Je crois que dans la spiritualité c’est davantage à chacun de faire ses expériences et d’en tirer ses propres conclusions, plutôt que de lui dicter une ligne de conduite autoritaire. Merci de votre lecture. J’espère que ce commentaire permettra de favoriser le cheminement de chacun, car il ne vise en aucun cas à violenter quiconque. Ce n’est peut-être pas un hasard si dans Equilibre il y a Libre…

Je vous transmets en lien, l’adresse d’un blog très intéressant sur les traditions du japon, qui pourra démystifier bon nombre de fantasmes pour nous occidentaux, qui plus est pratiquant d’Aïkido…

http://institutjapon.canalblog.com/

Benjamin

Qu’est-ce que l’Aikido Traditionnel ?


L’Aikido n’est pas un sport, c’est un art martial dont les lois (takemusu) sont en harmonie avec les lois de l’univers. L’étude de ces lois permet à l’homme de comprendre sa place dans le monde. L’Aikido est né à Iwama, O Sensei a réalisé dans ce village la synthèse entre tai jutsu, aiki ken et aiki jo.

Où pratiquer l’Aikido Traditionnel ?


La Fédération Internationale d’Aikido Takemusu (ITAF) apporte au pratiquant la structure dont il a besoin pour travailler au plus près de la réalité définie par O Sensei Morihei Ueshiba. Ses représentations nationales officielles garantissent un enseignement fidèle à celui légué par le Fondateur.

Les armes de l’Aikido, l’aiki ken et l’aiki jo


Dans l’Aikido moderne les armes sont peu enseignées, voire pas du tout. Dans l’Aikido d’O Sensei au contraire, l’aiki ken, l’aiki jo et le tai jutsu sont unis par des liens tels qu’ils forment ensemble un riai, une famille de techniques harmonieuses issues d’un principe unique. Chaque technique aide à comprendre toutes les autres.

Aikido art martial ou art de paix ?


La paix est un équilibre de l’être humain avec le monde qui l’entoure. L’objectif de l’art martial véritable n’est pas de devenir plus fort que son adversaire, mais de trouver dans l’adversaire un moyen de réaliser l’harmonie, l’ennemi n’existe plus alors comme tel mais comme celui qui offre l’occasion de parvenir au ki unifié.

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